Au moment de partir en vacances, une conversation téléphonique permet à Vincenzo Schipani, vino-pro-am calabrais bien connu, de l'Ardèche au Ventoux et au Pic Saint Loup, de me faire quelques suggestions de visites, à l'occasion de notre séjour en Languedoc. Des noms connus, parfois déjà listés et d'autres moins. De ceux pour qui la discrétion reste une constante au quotidien, additionnée d'une part non négligeable d'humilité, au regard des difficultés du métier de vigneron et d'une expérience accumulée au fil des ans et des vendanges. Même si, en l'occurrence, Stéphanie Ponson et Frédéric Porro essaient de pratiquer, chaque année, des mini-vinifications "laboratoire", afin d'accumuler du vécu en accéléré, agrémenter la consommation familiale et amicale (sans nécessairement que les amis deviennent des cobayes!) et contribuer à développer le Mas des Agrunelles, l'entité viticole que le couple a véritablement en commun.

016Comme d'autres accidentés de la vie, le quotidien de Frédéric Porro a basculé le jour d'un crash en moto, en 1984. Lui qui courrait et survolait les terrains de moto-cross de France et de Navarre, s'est retrouvé un jour dans un fauteuil roulant, cherchant à contrer ce destin et à rester maître de sa vie. Changer de cap, faire face, remonter la pente en quelques sortes. Dans les années 90, il s'intéresse aux vins, surtout en tant qu'amateur et déguste beaucoup de cuvées du Languedoc et de la Vallée du Rhône, par proximité si l'on peut dire, puisqu'il a vécu vingt-sept ans à Rochegude, commune voisine de Suze la Rousse. Ces diverses dégustations finissent par le laisser perplexe, tant il a l'impression de se trouver en présence de vins souvent alcooleux et très extraits, fruits d'une mode éphémère, comme il en apparaît de temps en temps. En 1999, il décide donc de suivre une formation viti-oeno et cherche au final à s'installer... mais sans vigne!...

Hasard du destin, il découvre un jour une carte météo diffusée par l'ACH 34, Association Climatologique de l'Hérault. Cette carte montre notamment les variantes thermiques pour le département. Or, le village d'Argelliers se situent au coeur d'une sorte de goutte froide qui, entre Pic Saint Loup et Aniane, offre des conditions quasi bourguignonnes.

Carte meteo

Pour résumer, il y pleut un peu plus qu'ailleurs, du moins vis à vis des environs immédiats et il y fait plus froid, avec des amplitudes thermiques très importantes entre le jour et la nuit. En effet, cette petite région se trouve à l'abri, tant du mistral que de la tramontane et les brassages d'air sont rares. Ainsi, en 2013, deux parcelles ont gelé le 28 mai!... D'ailleurs, on ne trouve ici ni oliviers, ni fruitiers, c'est dire!... Quelque peu atypique pour le Languedoc!... Sur le papier, c'est peut être tentant, mais l'histoire de la viticulture locale démontre que cela peut ressembler à un véritable défit. Dès les premières années de crise, c'est ici que furent arrachées les premières vignes, pour cause de rendements insuffisants pour les caves coopératives. Pour l'essentiel donc, une garrigue boisée sur du calcaire et des argiles, avec quelques parcelles dispersées, des petits îlots de cinquante ares à un hectare. La maison est une ancienne bergerie au bord d'une draille, au milieu d'une terre à moutons et à charbon de bois. Rude!...

015L'installation de Frédéric Porro remonte à 2000, avec pour objectif de proposer des vins buvables, faciles d'accès, sans être standardisés et issus d'une sélection de terroirs intéressants. Autres orientations : pas de macération carbonique, peu de sulfites sur les blancs et des vinifications sans sulfites pour les rouges. Quelques risques donc et parfois des volumes perdus, comme en 2009 et 2012, ou pour ce rosé 2013, qui leur échappe.

Pour avoir le statut d'agriculteur, il doit obéir à quelques exigences et acheter des vignes engagées en cave coopérative. Il n'en a pas moins pour objectif de produire une cuvée d'exception, La Marèle, qui aujourd'hui, mobilise 4 ha 30 de vignes de cépages divers.

De son côté, Stéphanie Ponson a travaillé notamment chez Didier Barral, avant de reprendre le domaine familial en 2004, le Mas Nicot, dont huit hectares sont destinés à une production en bouteilles en cave particulière, alors que les quatorze autres approvisionnent le négoce local. Frédéric arrache quelques arpents, replante ailleurs et finalement, au cours de ces premières années, multiplie avec sa compagne, ces fameuses expériences de vinifications, dans quatre ou cinq petites cuves, leur permettant d'acquérir un indispensable vécu, au moment d'arrêter quelques choix. En 2005, toutes les vignes sont sorties de la coopérative et peu de temps après, le couple créé une Sarl, principalement pour des raisons légales, le Mas des Agrunelles, sur un ensemble de 17 ha. Au début, deux cuvées sont proposées : une 100% carignan et une autre sur la base de l'AOC. Puis, petit à petit, quatre rouges vont composer la gamme : le premier 100% cinsault, le second 100% carignan, un troisième en AOC encore (syrah, grenache et carignan), plus un Vin de Pays, pour lequel du cabernet sauvignon complète l'assemblage précédent.

012

La gamme est complétée par des blancs, dont Barbaste 2012 (gelée blanche en occitan), qui réunit de la roussanne issue d'une parcelle très calcaire, de la marsanne sur argiles gélives et du chardonnay sur une zone calcaire subissant souvent le gel également, malgré une taille tardive, fin avril. Pour ce dernier cépage, une partie des jus est fermentée en barriques. Autres blancs, Fleur Blanche, mais surtout Camp de Lèbre 2011, un pur carignan blanc, fermenté et élevé en cuve uniquement, avec une jolie matière dynamique à souhait. Une plantation assez récente, avec des bois trouvés à Faugères, Brignac, près de Clermont l'Hérault ou chez Xavier Ledogar, le tout dans des sols sur calcaires jurassiques, parcourus de petites failles comblées par des marnes ocres, assez riches et typiques des sols de garrigue du secteur. Du côté Mas Nicot, deux blancs encore, avec, en plus d'une première entrée de gamme, la cuvée La Valière 2012, 100% viognier, restituant joliment un terroir très frais à base d'argilo-calcaire plus profond. Pas plus de 11,5° à 12° en moyenne, un pH assez bas, mais une acidité totale élevée et surtout une expression originale, nuancée et délicate, qui ne cherche pas à copier les viogniers du Rhône. Particularité de la parcelle, elle est complantée avec du cinsault. En effet, dans les années 80, une tentative de surgreffage de ce cépage en viognier n'a pas été totalement couronnée de succès et, avec le temps, les deux variétés voisinent sans difficulté, mais sont vinifiées séparément.

013Le pendant rouge de La Valière, c'est la cuvée Les Mauves 2012, du cinsault vendangé en caissettes, éraflé (presque toujours), encuvé chapeau fermé. Un pigeur pneumatique dont on use délicatement et peu de remontages. Les fermentations durent +/- trente cinq jours. Objectif : permettre au raisin de s'exprimer et au terroir de restituer son originalité.

A suivre, une cuvée 100% carignan, Cariño 2011, puis Les Hauts de Perry 2010, pour le Mas Nicot, avec une dominante de syrah venant d'un plateau, plus grenache et mourvèdre, ce dernier d'une vigne orientée plein sud, mais nettement plus bas en altitude. Enfin, le haut de gamme de Frédéric, La Marèle 2010, une cuvée limitée à environ trois mille bouteilles et un assemblage de syrah, carignan, un peu de cabernet sauvignon et sans doute du mourvèdre un jour. Élevage en barriques de douze à treize mois, puis soutirage progressif des contenants, l'ensemble étant élevé en cuve pendant un an avant la mise et conservé en bouteilles. Le tout vient de parcelles sur calcaire pur, avec des expositions nord ou nord-ouest, d'où une sensation de fraîcheur s'appuyant sur une acidité soutenue.

Une gamme très large donc et pas moins d'une douzaine de cuvées bien positionnées, sur un total de 28 ha dont se chargent trois personnes, y compris Frédéric, grâce à un tracteur adapté et un fauteuil quatre roues motrices, pour quelques travaux en vigne. Ce dernier admet volontiers une expérience relative, sans vécu familial, mais il essaie de composer avec son organisme et sa sensibilité, qu'il tente de garder en éveil tout au long des saisons. Pour lui, il vaut mieux s'imprégner du vent, des senteurs qu'il véhicule, de la texture d'une terre, de la faune locale, de la chaleur d'une journée d'été, plutôt que de chercher à imprimer sa patte sur des cuvées si diverses soient-elles. Cuvées qu'il souhaite équilibrées et cohérentes, au travers d'assemblages de duos cépages-terroirs, en évitant une quelconque "marque Porro", comme on le dit parfois de célèbres vignerons rhodaniens, partis sous des cieux lointains, pour faire triompher un supposé style apprécié du plus grand nombre.

En quelques années, Stéphanie et Frédéric progressent sur tous les points qui leur semblent importants. Ils font face et apprennent de tous les excès de la météo, comme les 400 mm de précipitations lors des vendanges 2002, ou les millésimes pluvieux comme 1999 et 2004. Ils ont toujours en tête cette carte agro-climatique à l'échelle de Winkler, qui est un peu à l'origine de la création du domaine et qui, au final, leur donne beaucoup d'espoirs. Bien sur, tout n'y est pas inscrit, autrement qu'en filigrane peut-être, sur le contenu des millésimes et des années. Il y aura encore des 2013, avec ses vingt sept jours consécutifs de vendanges et la cueillette des carignan blancs et ugni blancs repoussée au 28 octobre!... Mais, ils semblent avoir trouver tous les deux un chemin dans la garrigue leur permettant d'avancer. Ils n'ont guère l'habitude de recevoir des visiteurs de passage, mais vous pouvez sortir des sentiers battus du Languedoc, d'autres étiquettes et d'autres parcelles de vigne, arrachées à la nature environnante, vous y attendent.