Il faut partir vers le nord pour rencontrer Carlos Rodriguez Furthmann et s'approcher de la montagne, la Serra de Tramuntana, rempart naturel pour tout le vignoble plus au sud. Selva est un joli village à flanc de colline, peut-être même à flanc de montagne... Petites places et rues pavées, maisons blanches sous le soleil, très appréciées des cyclotouristes qui peuvent aborder ainsi la "moyenne montagne"!... Et faire une pause très agréable à la mi-journée sur une terrasse ensoleillée. Mais, là aussi, il est possible de débusquer des "vins de garage" tout à fait passionnants. Garez-vous sur la Placeta Valella, descendez Carrer de Sant Josep, une autre petite place triangulaire apparaît, avec un calvaire en son centre, que vous laissez sur votre gauche pour prendre Carrer de sa Creu. Sur la droite, au numéro 30, un portail en bois et un panneau du même métal, Selva Vins, vous êtes arrivés.

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Lorsque vous franchissez la porte, deux choses peuvent vous surprendre : pas moins d'une douzaine de bouteilles posées sur une table, comme autant de cuvées, au visuel identique ou presque et un fond musical en provenance d'une radio diffusant les plus grands standards du rock'n'roll!... Les premières traduisent la liberté du vigneron, qui se lance volontiers dans diverses expérimentations,  comme ce pétillant rosé en méthode ancestrale, ce clarete façon Cigales (non loin de Valladolid) ou ce blanc élevé en barriques de chataigniers, entre autres, les seconds s'expliquant par sa passion pour cette musique des années quatre-vingt (n'a-t-il pas lui même joué de la batterie dans sa jeunesse?...). Quand la musique est bonne... "Suis-je un amateur de rock? Oui! Non seulement j’adore le rock and roll, mais la musique, la soul, le blues, le reggae, le jazz, Mozart ou Beethoven… mais j’ai vraiment la passion du rock et je l’ai toujours eue." Et de citer un groupe dont il était fan à quinze ans : AC/DC!... Mais, ce serait oublier une autre passion, comme le montrent ses parutions sur sa page Facebook, pour l'Histoire de Majorque à travers les siècles. Avec peut-être la rédaction d'un livre sur le sujet dans quelques années... En d'autres temps, nous l'aurions volontiers classé au rang des Tronches de vin, notamment du fait de cette production de nectars, catégorie vins naturels!...

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Depuis l'âge de vingt-deux ans, soit voilà à peu près deux décennies, Carlos Rodriguez s'est occupé des vignes des autres et notamment, dans un premier temps, de celles de son père, plantées dans le triangle Binissalem-Biniali-Biniagual. C'est là que se trouve la maison familiale et où il vit désormais avec son épouse. C'est aussi à cet endroit que se trouve le coeur de son projet personnel : la création d'un domaine qui ne soit pas uniquement viticole, mais plus une finca, selon le terme local qui convient. Il y aura un vignoble bien sûr - il est en train de greffer trois mille pieds de gorgolassa - mais aussi des oliviers, des arbres fruitiers, des animaux, un verger, des fleurs, des abeilles, "a total biodynamic concept!..." En attendant, le vigneron de Selva expérimente beaucoup grâce aux raisins achetés çà et là, dans plusieurs secteurs de Majorque : Manacor, Felanitx, Pollença, mais aussi Estellencs, près de la côte nord et à 160 mètres d'altitude, où il dispose d'une vigne qu'il entretient depuis quelques années, appartenant à des amis de son partenaire Riginald Ward, néo-zélandais distribuant des vins espagnols au Royaume-Uni depuis vingt ans, devenu un ami fidèle, au cours d'une longue soirée passée naguère dans un bar à vins de l'île!... De plus, à Selva même, il loue des vignes, qui peut-être deviendront un jour sa propriété. Tous les achats de raisins se font un peu au feeling, fonction des conditions du millésime et de la qualité de la vendange. Pour le prensal par exemple, il s'agit d'une collaboration en pleine confiance, une famille de vigneron (père et fils) entretenant leurs vignes remarquablement, pour un partenariat durable.

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Ce projet est donc né en 2015, au moment où il trouve ce "garage" au coeur du village, lui permettant de s'équiper et de s'installer pour donner libre cours à ses envies. 2018 est donc le troisième millésime produit là et les quelques amateurs et professionnels qui ont eu le loisir de découvrir cette douzaine de cuvées n'ignorent pas que Selva Vins est bien né!... Qui plus est, avec cette tendance à l'innovation qui ne manque pas d'interpeller!... Mais, les grands axes de cette production sont frappés du sceau de l'exigence : intervention minimale, avec priorité aux variétés locales, fermentation spontanée avec levures indigènes, aucun additifs oenologiques, doses de sulfites réduites au minimum. Résultat : des vins que d'aucuns qualifient ici "d'audacieux", avec dès le début, les premiers essais, pour certaines cuvées, d'élevage en jarre d'argile majorquine!... A noter que certains vins ne sont guère disponibles, puisque produits dans des quantités très limitées, soit moins de cinq cents bouteilles. L'essentiel de la production est vendu à Majorque ou à Barcelone. Néanmoins, Carlos Rodriguez est ouvert à l'idée d'exporter vers la France. Qu'on se le dise!...

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Lorsque débute une séance de dégustation avec Carlos, on ne sait pas trop où cela va nous mener!... Parce qu'il y a ce qui est en bouteilles et ce qui est en cours d'élevage. Non qu'il faille se lancer dans une comparaison systématique, puisque les éventuels assemblages peuvent varier d'une année à l'autre, parce qu'ici, c'est le raisin qui commande. Ainsi, L'Orange 2017 est un duo de prensal (70%) et de maccabeu (30%), dont la macération et la fermentation ont duré un mois. Des arômes délicats et du volume. Mais L'Orange 2018 est composé de prensal et de giro ros. Actuellement en cuve, il propose une expression très agréable et généreuse. La gamme des blancs est très complète, multiple et variée. Blanco 2017 ouvre joliment la série, avec sa dominante de prensal et de maccabeu, plus un peu de malvoisie, illustrant les différentes origines géographiques des raisins. Premsal 2017 et Premsal Castano 2017 offrent de belles alternatives, gardant chacun leur expression particulière. Giro Ros 2017, élevé sur lies pendant quelques mois, est doté d'une belle personnalité.

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Très joli Clarete 2017, un rosé composé de prensal et de mantonegro , suivi de Clarete 2018, assemblage de prensal et de gorgolassa cette fois. Un vin qui se veut produit dans la plus pure tradition des clarete (clarets) de Cigales. Les deux malvoisies de Sitges en provenance des terrasses d'Estallencs ont également de très beaux arguments : Malvasia 2016 (11,5° et un pH de 6,5) et Malvasia 2017 (13° et un pH de 5,5) sont de véritables gourmandises, avec un équilibre très flatteur. Elles sont élevées pendant neuf mois sur lies. Le pétillant Ancestral rosé, associant callet et mantonegro, est une excellente transition vers les rouges. Le Callet 2016 n'est pas exempt de caractère, avec une agréable rondeur et un joli fruit, tandis que Gargo 2016 (100% gargolassa) élevé en partie en barrique de 500 litres et en cuve inox exprime une belle complexité. Enfin, Rosado 2016, un merlot moelleux titrant pas moins de 15°, nous emmène sur d'autres rives, lorsque l'heure des instants de méditation est venue...

Pas de doute, les débuts de cette nouvelle aventure laissent supposer une prolongation des plus remarquables. Plus que se forger une solide expérience pendant vingt ans, Carlos Rodriguez a renforcé toute sa sensibilité et défriché un chemin de traverse qui vaut bien mieux, sans doute, que certaines routes toutes tracées. Après tout, n'a-t-on pas coutume de dire que, plus que le but à atteindre, c'est le chemin parcouru qui compte le plus... Et même peut-être, les détours pour y arriver!...