A ce stade, on peut qualifier les vendanges bordelaises du millésime 2019 de strictement de saison : pas de températures excessives, de rares ondées, un vent de sud-ouest qui adoucit l'ambiance et sèche la vigne en quelques heures. Mais, parfois, les choses s'accélèrent, les premiers champignons apparaissent, bientôt les ceps. Et là, il ne faut pas être grand clerc pour affirmer que le botrytis n'est pas loin. Pas celui (vainement?) attendu dans le Sauternais notamment, mais celui qui va imposer un tri drastique dans la vigne, à moins que l'on s'en accommode tant bien que mal... Osera-t-on parler de "millésime du siècle"?... A Bordeaux, cette année, deux choix étaient possibles. Vendanger tôt, en quête d'une supposée "fraîcheur", ou plus tard, après les faibles pluies de la deuxième quinzaine de septembre. Les partisans de chacune des deux tendances argueront de l'option la plus opportune au regard de leur terroir, ou de l'influence de tel ou tel conseil, ou encore de leur intuition la plus personnelle, mais il n'est pas impossible que, dès les Primeurs du printemps, on puisse constater la présence de deux "familles"... indépendamment des interventions oenologiques à venir.

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Pas toujours évident de disposer du temps voulu pour parcourir l'ensemble du vignoble bordelais. Ainsi, le Médoc et le Haut-Médoc ont été oubliés cette fois. Pour ce qui est de la Rive gauche, Graves et Pessac-Léognan donnent ici une tendance. Pour la Rive droite, Pomerol et Castillon. Bien sûr, c'est très peu, mais cela permet de capter au passage la perception qu'ont les vignerons à la tête de domaines très différents, tant pour ce qui est du nombre d'hectares que d'un certain nombre de critères : moyens, objectifs, production et sensibilité propre. A l'image ici de ce qui peut composer une flotte...

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Pour ce qui est du Domaine de Chevalier, Grand Cru Classé de Graves et de Pessac-Léognan, il s'agit plutôt là d'une sorte de croiseur quelque peu furtif, mais l'un des porte-étendards de l'appellation et de la hiérarchie bordelaise. En avançant au coeur des vieilles vignes, face aux bâtiments, le regard se porte sur cette houle verte qui semble venir du sud-ouest et s'écouler doucement jusqu'au bois proche, loin de mettre en péril le solide navire doté de la plus complète technologie. La cinquantaine de vendangeurs surfe dans les rangs serrés (10000 pieds/ha) de merlot, comme sur un mascaret fluvial. Il est grand temps de finir la cueillette, car le méchant botrytis, celui qui pourrait contraindre à un tri sévère, laisse poindre son duvet blanc.

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Il n'y a pas là matière à déclencher une alarme générale, mais cette semaine, la décision a été prise d'accélérer le rythme et de solliciter les vendangeurs jusqu'au week-end compris. Petit verdot et cabernet franc seront ramassés dans la foulée, le cabernet sauvignon ensuite, malgré quelques craintes quant à sa maturité. Sauvignon et sémillon, destinés au célèbre Blanc de Chevalier, ont été ramassés voilà quelques jours, si ce n'est quelques semaines, avec des maturités élevées, mais tout porte à croire que le potentiel est là. Les premiers prélèvements de merlot, au début de la campagne des rouges, ont laissé apparaître des degrés très élevés, comme il en va souvent des merlots de la région, depuis quelques années. Aujourd'hui, les pluies intermittentes des derniers jours (relativement faibles) ont fait grossir les baies et la pulpe des petits raisins du début donne désormais un volume de jus plus important, ce qui pourrait permettre des rendements proches de 2016. Après les deux derniers millésimes 2017 et 2018, voilà une forme de rééquilibre, qui tend à satisfaire les finances de certains crus. Ceci dit, le constat fait parfois dans d'autres secteurs (pas de noms!) laisse à penser que certains auront sans doute quelque peu tirer sur la corde, malgré la législation des appellations!... C'est humain, me direz-vous!... La nature est parfois généreuse et répond pleinement aux choix faits lors de la taille. Quant à la furtivité supposée de ce noble navire, elle n'a rien à voir avec une quelconque culture du secret. Lors d'un précédent passage, pour les vendanges des blancs en 2009, j'avais pu constater que celui qu'on surnomme "Monsieur Qualité" était le seul habilité à donner quelques informations chiffrées au sujet des vendanges et des premiers éléments de vinification. Il faut bien constater que c'est toujours un peu le cas, les éléments de langage sont toujours attentivement définis, en matière de communication. Allons voir si d'autres pratiquent cette même méthode...

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Comment définir vraiment Liber Pater?...Au-delà de la polémique liée à son prix de vente et si l'on s'en tient à ce qui flotte, ce pourrait être une sorte de prao expérimental, multicoque indonésien à l'origine, dont la version "amphidrome" peut se déplacer indifféremment en avant ou en arrière, afin de démontrer ainsi son degré d'innovation et... fuir la mitraille adverse!... Même si Loïc Pasquet en a pris son parti de ces critiques et des commentaires acerbes entendus et lus çà et là, il n'ignore pas qu'il faudra du temps pour que ses détracteurs acceptent de valider ses choix. Lui, il avance. Au moment de proposer le millésime 2015 (avec son étiquette stylisant le radeau de la Méduse des institutions viticoles!...) en appellation Graves et de lancer les vendanges 2019, qui ne manqueront sans doute pas de conforter sa vision, l'avenir qui se profile a quelque chose d'exaltant.

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Les vignes (quatre hectares actuellement) sont situées au lieu-dit Barreyre, sur l'anticlinal de Landiras, un "lieu" où l'on fait pousser et vivre la vigne depuis plusieurs siècles, selon des textes anciens. Pour exprimer ce lieu, Loïc Pasquet a planté là petit verdot et cabernet non greffés, ainsi que castets, saint macaire et autre tarnay à 20000 pieds/ha!... On est bien loin des densités en usage et des alignements sages et bien policés.

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Le petit chai à l'arrière du domicile laisse aisément supposer que nous sommes là dans le domaine de la haute couture ou de l'orfèvrerie. Certains parleraient volontiers de "vin de garage" à la vue de la porte cochère située dans cette ruelle de Podensac. En effet, cette année, du fait de la météo et du léger retard pour commencer les vendanges, le tri est extrêmement rigoureux : à la vigne tout d'abord, où les cueilleurs ont laissé de nombreuses grappes, puis au chai, où un second tri, destiné à écarter les grappes abîmées, évite d'alimenter le fouloir avec des raisins pouvant pénaliser le résultat final et enfin, sur la table vibrante permettant de ne garder que les grains foulés. "Je ne suis pas un partisan de la table de tri optique, elle ne permet pas la diversité. Sa sécurité uniformise la vendange!"

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Selon Loïc Pasquet, qui insiste pour que je brasse à pleine main le contenu de ce premier bac, on tient là un excellent millésime : "Quand on a ce toucher, ce velouté, ce soyeux de la matière première, c'est très bon signe!..." Dans la pièce voisine, sont entreposées les dolias italiennes, du grès dont l'intérieur est revêtu d'un matériau ressemblant à du verre, permettant de limiter l'apport en oxygène. Selon le vigneron, si la barrique convient aux vignes greffées, ces amphores sont la meilleure option pour les vignes franches de pied. Dans un futur plus ou moins proche, ces contenants seront entreposés à l'étage, les élevages (pas moins de deux années) se déroulant alors au rez-de-chaussée, afin d'utiliser la gravité. Au téléphone, le vigneron semble s'amuser en expliquant à son correspondant qu'ils ont récolté là, en cette première journée, de quoi produire une cinquantaine de bouteilles de Liber Pater 2019!... Au final, il y en aura bien un peu plus, mais si peu finalement!... "Liber Pater, beyond modes, beyond time", selon la devise choisie par le vigneron de Landiras!...

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Du côté de Pomerol, le Chateau Gombaude-Guillot, c'est un peu comme une goélette dont le pont en teck ferait quelque peu grincer les dents de tous les propriétaires de yachts modernes aux carènes identiques, bourrées de matériaux composites, d'électronique et d'aide à la navigation ne permettant que de passer d'un mouillage aux eaux turquoises à l'autre. De quoi faire avaler sa casquette au Capitaine Haddock!... A trois cents mètres, le clocher de l'église est le phare du plateau, sorte de port de plaisance de quatre kilomètres sur trois, où se côtoient (s'épient parfois!) les super-yachts aux noms biens connus : Clinet, Clos l'Eglise, La Croix de Gay, L'Eglise Clinet, La Fleur Pétrus, Pétrus, Le Pin, Trotanoy, etc... Que du lourd!...

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J'arrive à l'heure convenue avec Olivier Técher. Les vendanges ont débuté le 18 septembre et sont juste terminées. Désormais, il faut surveiller les fermentations en cours et prendre un certain nombre de décisions, notamment quant à la température lors des vinifications. Ici, la tendance est plutôt à ne pas dépasser 25°, alors qu'avant, elles pouvaient atteindre et même aller au-delà des 30°, comme souvent dans la région. Au même instant, Thomas Duclos pénètre dans le cuvier en effervescence. C'est l'un des membres du cabinet conseil OEnoteam, de plus en plus sollicité dans la région. Les trois associés (avec Stéphane Toutoundji, le créateur de la structure et Julien Belle) parcourent le vignoble en ce moment, ne passant que quelques minutes dans chaque domaine, distillant leurs conseils après avoir pris connaissance de la densité des jus et déguster à la volée le contenu de cuves seulement identifiées par un numéro. "Où en est la 3?..." Le conseiller, fort d'une mémoire olfactive et gustative dédiée seule aux vins en cours de création, rédige (oralement) une ordonnance pour les prochains jours, avant un autre passage.

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Certains qualifient Thomas Duclos "d'anti-Rolland"!... Ce qu'il n'apprécie guère. Il y a désormais une volonté à Bordeaux, qui est de proposer des vins "buvables" et pas seulement "dégustables" dans certaines occasions. Thomas Duclos et d'autres proposent désormais de vendanger plus tôt, mais davantage pour faire prendre conscience aux propriétaires de toute la diversité de leurs parcelles, celles qui apportent naturellement cette "fraîcheur", du fait de la nature de leur terroir et celles qui délivrent plus de structure, de fond. Il n'est donc plus question de collecter des raisins aux degrés records, aux arômes quelque peu confiturés, donnant des vins un rien monocordes et aptes à satisfaire un certain type de dégustateurs. Bordeaux et chacune de ses appellations prestigieuses doivent révéler au monde toute leur diversité. Les domaines doivent tout mettre en oeuvre pour souligner leur identité propre.

A Gombaude-Guillot, le millésime 2000 fut le premier certifié en agriculture biologique et la biodynamie y est pratiquée depuis 2006, sur les 7 ha 60 du domaine. Un engagement fort, aux accents loyaux et constants, après six générations d'hommes et de femmes depuis 1860. Sur le plateau, au coeur des 800 hectares de l'appellation, les graves siliceuses et le sous-sol argileux sont un support hors normes, lorsqu'il s'agit d'extraire la quintessence d'une expression, au point de renforcer parfois les trémolos dans la voix des amateurs. Ah, Pommmerrrol!... Mais, Gombaude, de par ses vinifications des plus naturelles, pourrait être considéré comme un témoin de notre époque, une sorte de vin étalon de la prestigieuse appellation en ce début du troisième millénaire. La part d'inconnue ne manquerait pas d'être gommée, si quelques-uns des voisins optaient pour une telle démarche (loyale et sincère) à leur tour, mais ceci est une autre histoire...

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Non loin de Castillon la Bataillle, Clos Louie, c'est plutôt un frêle esquif (à peine trois hectares en deux secteurs) que Pascal Lucin manoeuvre dans le port de Saint Émilion (et satellites). Il connaît bien la Côte et le reste, d'autant qu'il y est de plus en plus sollicité pour ses activités d'oeno-conseil, comme notamment au Château Daugay, propriété de la Famille Grenié, naguère partie intégrante de Château Angélus et qui vole de ses propres ailes depuis quelques années. Sans doute une piste à suivre à l'avenir!... Sa présence au Château Grand Pontet (on mange bien à la table de Madame Pourquet!) lui laisse somme toute le temps d'apporter tout le soin à son micro-domaine, dont les parcelles sont situées à St Philippe d'Aiguilhe et près de son domicile, à St Genès de Castillon.

Quelques messages successifs, au cours de cette période de vendange, ont donné le ton du millésime. Tout d'abord le 12 septembre : "Ce que l’on peut dire, c’est que nous sommes gâtés par le temps !!! Températures nocturnes basses pour conserver les arômes et journées chaudes pour concentrer. Une chose à souligner, ce sont les rendements plutôt généreux et l’état sanitaire top pour ceux qui ont bien travaillé. Pour Clos Louie, on va voir quand vendanger car on veut éviter les gros degrés."

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Une douzaine de jours plus tard, ça se précise : "Un petit mot sur la situation des vendanges. Pour Clos Louie, nous vendangeons samedi (28/09). Les analyses sont correctes : 14 d’alcool et 3,32 de pH, donc des moûts acides, ce qui est top ! On est à un pic aromatique, fruit frais des plus intéressants, à suivre !... 22 mm de pluie sans gravité. A St Émilion, la plupart commence en milieu de semaine." A peine deux semaines encore et le premier bilan de la cueillette, puis des premiers temps de vinification, permettent de croire à un très beau millésime : "Clos Louie 2019, en gestation : premier jour des vendanges, le 28/09 : raisins exceptionnels, très sains, murs sans excès. 14,14° d’alcool pour 3,32 de pH, dans les vieilles vignes de St Philippe. 14,40° et 3,42 de pH pour les merlots de St Genès, raisins éraflés, gardés entiers, décuvage au seau. Pas de levurage bien sur. Extraction uniquement par pigeage aux pieds. Cabernet franc et cabernet sauvignon récoltés mercredi 2 octobre : 14,5° d’alcool et 3,50 de pH. Beaucoup de goût dans ces raisins. Même vinification, sans groupe de chaud ou froid, respect de la matière et adaptation au millésime." Les dés sont jetés!... Rendez-vous dans quelques semaines, pour se faire une première impression du potentiel de ce qui semble être ici un très beau millésime.

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PS : pour compléter ses informations (et impressions) strictement bordelaises, un message de Olivier B, vigneron du côté du Ventoux, en date du 11 septembre : "Après moins 70%, gel en 2017 et moins 90%, mildiou en 2018, il semblerait que 2019 veut me sourire. Une année plus conforme à ce climat du Ventoux, avec soleil, mistral et une pluviométrie correcte malgré l'épisode caniculaire qui n'a pas fait de réel dégât ici. Un seul traitement sur les vignes (300g de cu et souffre mouillable) plus pour ma conscience après une pluie de juin avant fleur, que pour la vigne et deux poudrages sur Roussanne, sensible à l'oïdium au stade D-E et floraison. 15 mm le 1er septembre et 10 hier vont aider les baies à grossir. Chaque jour qui passe est un jour de gagné ici ou tout peut partir en 24 ou 48h (cf 2002). L'état sanitaire est parfait malgré la charge moyenne+ (photos ci-dessus du 2 septembre) voulue à la taille après la non récolte 2018. Vendanges prévues les 20-21 septembre pour les blancs et aux alentours du 6 octobre pour les rouges, si tout se passe pour le mieux. Yalla on y croit..."