Dès 1999, Christine et Stéphane Derenoncourt, lançant leur activité de consulting, n'imaginaient pas s'inscrire dans le paysage saint-émilionesque, sans produire eux-mêmes un vin, qui soit le fruit de leurs réflexions et de leurs choix. En fait, depuis son arrivée dans le vignoble bordelais, auprès de Paul Barre, à Fronsac, mais aussi ensuite de Maryse Barre, au Château Pavie-Macquin, dès le tout début des années 90, l'idée d'être lui-même vigneron habitait Stéphane, même si ses origines dunkerquoises ne traçaient pas le chemin avec évidence. Pour un peu, en arpentant avec lui le paysage vallonné aux confins de la côte sud de St Emilion, dans le calme d'une matinée de fin d'hiver, on pourrait le surnommer Monsieur de Sainte Colombe!... Mais, point de musique barroque ici, ni de viole de gambe, l'instrument mis à l'honneur, presque révélé au grand public par le film sorti en 1991 (année du gel noir), Tous les matins du monde, d'Alain Corneau, avec un remarquable Jean-Pierre Marielle et les Depardieu père et fils!... Si on s'attardait sur les goûts musicaux de mon hôte du jour, ce serait plutôt Iggy Pop, Franck Zappa, Tom Waits ou The Velvet Underground, pour ne citer que ceux-là, comme le révèle le livre de Claire Brosse, Wine on tour. Bienvenue au Domaine de l'A!...

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Il ne faut pas croire pour autant, que l'on trouve ici des vins "rock'n'roll"!... La dégustation sur fûts de quelques lots démontre au contraire que la phase élevage est un peu le symbôle même de l'exigence qui a cours au domaine. L'ensemble des parcelles, qui atteint environ une douzaine d'hectares désormais, peut, sous certains aspects, servir de laboratoire et ainsi, lui permettre de faire les suggestions voulues aux clients de Derenoncourt Consultants, sans pour cela faire la démonstration d'une exubérance forcenée. Même si la production d'un blanc issu de chardonnay, depuis quelques années, fait la part belle à quelques choix... non régionaux!...

Au départ, le domaine comptait environ quatre hectares, dont 2,5 plantés d'une vigne quinquagénaire. A petits pas, l'achat de parcelles, dont un bon nombre se situant dans cette sorte de cratère offrant de multiples orientations, allait permettre d'arriver à un seuil raisonnable, non pas de rentabilité, mais d'horizons différents. Ici, se côtoient des vignes d'une vingtaine d'années, avec des sélections massales en provenance de grands crus de St Emilion et Pomerol, plantées par le couple Derenoncourt et aux bons soins d'Henri, natif du Castillonnais et responsable technique au quotidien du Domaine de l'A.

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Le terroir présente quelques variantes, mais nous sommes là dans la continuité de la côte sud argilo-calcaire de St Emilion. Un des voisins immédiats est le Chateau Faugères, Grand Cru de cette appellation. "Souvent, il s'agit de terroirs un peu frais, mais magiques, avec beaucoup de calcaire!" ne manque pas de s'enthousiasmer Stéphane. Il tempère cependant cet avis, en rappelant que l'on obtient de bons résultats ici, lorsqu'on ne dépasse pas 30 hl/ha. Mais à Castillon, qui totalise 2200 ha et où 25% des domaines sont engagés en agriculture biologique, la tendance est plutôt à pousser à 60 hl/ha... Résultat, le plus souvent, un manque d'identité et toute la difficulté à valoriser son travail mieux que dans nombre d'appellations génériques ou régionales de la région.

Depuis une dizaine d'années, l'aventure en vue de proposer un blanc sec hors normes a débuté. Une très belle parcelle sur une hauteur, face à l'ouest, une forte proportion de calcaire, pourquoi ne pas planter du chardonnay?... Une préparation attentive, cinq années de jachères et désormais, une petite vingtaine d'ares plantés à 12000 pieds/hectare sur échalas, travaillés à la main ou au cheval. Inutile de préciser que les visiteurs de la région sont nombreux. La parcelle est très observée et il se murmure que d'aucuns se sont lancés sur les traces du Domaine de l'A!...

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Juste au-dessus de cette parcelle, on débouche sur le plateau offrant d'autres options, un secteur très ventilé, que le vigneron destine au cabernet franc, peut-être finalement son cépage fétiche. Gros travail de restructuration en cours, avec une grande exigence au quotiden, ou presque, du fait des portes-greffes. A chaque pas, en compagnie de Stéphane Derenoncourt, on comprend que rien n'est laissé au hasard, pour proposer des vins exprimant un lieu et racontant une histoire, fut-elle encore récente. Un exercice de style, comme une musique que l'on compose chaque année, pour accompagner le nouveau millésime. Son expérience d'une trentaine d'années pourrait le rassurer quant aux recettes à appliquer, mais si l'on veut mettre en bouteilles des vins libres, il faut accepter d'être surpris par les fruits de l'année. Et chercher de quelconques ressemblances d'un millésime à l'autre n'est pas une fin en soi. Peut-être cela fait-il partie des échanges qu'il peut avoir avec ses clients, ceux du domaine et ceux qu'il croise dans son activité de conseil.

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En découvrant la cave voutée, juste sous le cuvier construit sans ciment, avec brique, chaux et bois uniquement, on se dit que Stéphane Derenoncourt aurait pu être bourguignon!... Une voute en berceau, inspirée de l'architecture romane des caves bourguignonnes, un peu comme une coque de bateau à l'envers, qui lui rappelle peut-être, du même coup, ses origines maritimes des bords de la Manche et du Nord. Réalisée en 2005, ventilée naturellement et d'une température constante, elle donne l'illusion d'avoir traversé les siècles!... On pourrait y passer des heures!... D'autant que, verres et pipette en main, se glisser d'une barrique à l'autre révèle tout le talent du vigneron et sa fidélité à ses idées, quant à la maturité de la vendange. Au-dessus, le cuvier lui permet de travailler les parcellaires. Selon les millésimes, pas plus de trois à cinq pigeages, les vins (sur)extraits ne sont pas de son goûts. Dans un coin de la cave, une série de bonbonnes en verre habillées de noir et de la contenance d'une barrique bordelaise (225 litres). On y trouve le blanc issu de chardonnay, assez étonnant à ce stade, mais aussi une sélection de rouge partie pour une expérience nouvelle. Le projet prend en compte que le vin n'est pas influencé par l'élevage en barriques et la micro-oxygénation qui va avec. On met les pieds sur une autre planète que Bordeaux connaît peu. De plus, cet élevage sous verre, qui a débuté en 2018, sera prolongé jusqu'en 2024. Il s'agira, au final, d'un assemblage de cinq ou six millésimes de cabernet franc!... Ca va déménager!... Une autre option que les essais d'élevage en dolias italiennes, que l'on rencontre parfois. Rendez-vous dans trois ans!...

Comme on peut le voir, celui qui a réuni autour de lui, dans le cadre de Derenoncourt Consultants, une équipe dynamique d'un peu moins de vingt personnes prêtes à parcourir la planète, non pas pour transmettre une supposée bonne parole, mais plutôt pour analyser en détail un lieu et contribuer à la production de vins authentiques et identitaires, n'en éprouve pas moins le besoin de se recentrer certains jours sur ce lopin de terre de Sainte Colombe et de Castillon. Celui-ci a toutes les caractéristiques d'un jardin secret, mais qui aurait une face cachée recherche et développement, permettant de se projeter dans le futur en conservant les savoir-faire et un bon sens paysan, indispensables à notre avenir viticole. Au passage, si vous en disposez, ouvrez donc le millésime 2013 du domaine. Après quelques années de purgatoire, il ne manquera pas de vous étonner!...