Ardèche bleu intense pendant près d'une semaine!... Avant même de nous rendre dans ces vallées, au nord des célèbres gorges encanoëes, où s'est regroupée la fratrie des vignerons nature ardéchois, nous avons deux rendez-vous avec la fraction des vigneronnes ardéchoises de caractère!... Volontaires, déterminées, amoureuses de leur pays, mobilisatrices à leurs heures, que ce soit pour lutter contre la recherche de gaz de schiste dans la région, ou pour créer le cercle "Femmes de Vin", du Rhône et d'ailleurs!... Ardéchoise, coeur fidèle!... Et parce qu'elles le valent bien!...

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 ~ Hélène Thibon, Mas de Libian ~

Quelle plus jolie ambassadrice qu'Hélène pour ce très beau domaine de St Marcel d'Ardèche, le Mas de Libian?... Après avoir échangé avec elle, lors de Haut les vins! "off" de Vinexpo, en juin dernier, notre séjour ardéchois ne pouvait que nous mener par ici. En cette chaude matinée de juillet, il règne une certaine effervescence à Libian. Un engin de terrassement de belle taille semble avoir du mal à se mouvoir à proximité du cuvier. Il faut dire que la partie la plus ancienne de celui-ci se voit adjoindre de nouveaux espaces, construits et aménagés dans le coteau, afin d'utiliser la gravité, mais tout ne se passe pas pour le mieux!... Les travaux titanesques de ce projet auraient dû se dérouler (idéalement!) entre un millésime 2010 précoce et 2011 tardif, pour disposer du maximum de temps possible, or, c'est l'inverse qui se produit, si la précocité de l'année 2011 se confirme. Pas simple!... De plus et dans la perspective des premières vendanges (dans guère plus de quarante cinq jours, lors de notre passage!), Hélène Thibon vient de vérifier l'étanchéité d'une nouvelle cuve en béton et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle n'est pas avérée!... Malgré tout, Hélène garde le sourire!... Qui s'en plaindrait?... Mais, cependant, on sent bien que... qui s'y frotte s'y pique!...

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Avant même de découvrir quelques parcelles du domaine, mise en bouche gustative avec deux cuvées récentes : Bout d'Zan 2010, issu d'un assemblage à dominante grenache et de syrah. Moins de grenache cette année cependant, du fait d'une coulure importante, due à un coup de froid au mois de juin, mais un vin doté d'une belle dynamique, d'une structure solide et homogène et d'une persistance agréable. Le second, La Calade 2009 (90% mourvèdre et 10% grenache) est très solaire, mûr, doté d'un certain "classicisme", mais résolument en tension. Une forme d'austérité, mais aussi de pureté... Le caillou à fleur de peau!... Un très beau grain, pour ce vin qu'il faudra mettre à table... plus tard!...

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En quelques phrases de notre hôte, on comprend aisément le poids de l'histoire, des évènements et l'attachement à la succession des générations sur cette terre, depuis 1670. Nous sommes alors au coeur du règne de Louis XIV. L'hiver 1669 fût terrible, au point que les oliviers gelèrent dans tout le Languedoc et qu'un printemps calamiteux vit la grêle détruire toutes les récoltes. Une rumeur d'impôts nouveaux déclencha une révolte dans le Vivarais, qui mena au sac d'Aubenas. Cette jacquerie, connue sous le nom de Révolte de Roure, fut rapidement réprimée. 1670, c'est aussi l'année au cours de laquelle furent créés quelques grands classiques de Molière, Racine, Corneille et où furent publiées les Pensées de Blaise Pascal.

C'est en cette période troublée, notamment par les affrontements religieux, que les ancêtres de la famille quittent le village de St Marcel, pour prendre possession de Libian, jusqu'alors, sorte de pavillon de chasse. Il faut dire que le paysage s'ouvre sur le Rhône, le Ventoux, les Dentelles de Montmirail et même les Alpilles. C'est alors une famille peu prolifique, dont certains membres s'avèrent de grands voyageurs, voire des aventuriers!... Parmi ceux-ci, Valentin Thibon de Libian, parti en Argentine, fut un peintre connu en Amérique du Sud, au début du XXè siècle.

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Les générations se succédèrent là et actuellement, le domaine compte pas moins de 25 ha, dont 10 travaillés à l'aide du cheval comtois Nestor, par la soeur d'Hélène, Catherine, passionnée de travail au moyen de la traction animale. En escaladant le chemin derrière les bâtiments, on accède à une sorte de large plateau légèrement concave et entouré d'arbres, qui illustre bien la notion de "terrasses du Rhône", caractéristiques de la région. On trouve là une forte proportion de grenache, destiné à la cuvée Khayyâm et planté dans un sol, que l'on devine exigeant, de galets roulés. Du fait de sa forme, le centre de ce plateau est composé d'une bonne proportion de loess, où la vigne est remplacée par la culture de céréales, HeleneThibon[1]notamment celles destinées à la nourriture des chevaux, mais aussi au titre de la fidélité à une forme locale de polyculture, le tout en agriculture biologique depuis toujours!... Depuis l'automne 2005, le domaine a opté pour la biodynamie, avec l'aide notamment de Pierre Masson, conseil bien connu en la matière, suite à la découverte des vins du Domaine Guillemot, en Mâconnais.

Sur l'arrière du plateau, quelques argiles rouges mêlées aux galets roulés, où se situent les vignes, dont les raisins composent La Calade. Je prends un cliché de ces superbes terrasses parfaitement entretenues. Hélène Thibon, amusée, m'encourage à le faire sans me déplacer, puisque cet arbre, sur la droite, me cache les panaches blancs d'une installation industrielle, productrice d'énergie, bien connue dans la région!...

Les blancs du domaine sont composés de clairette, roussanne et viognier, même si ce dernier cépage n'est pas vraiment la tasse de thé d'Hélène. Elle s'est finalement laissée convaincre, aidée en cela par quelques amis vignerons du Rhône septentrional. Il faut dire que les 50 ares de viognier, plantés depuis peu dans une forte pente exposée plein nord, sur un superbe terroir de marnes argileuses, devraient permettre de produire un grand vin blanc du Rhône méridional!... Peut-être en association, à terme, avec le viognier proposé en Vin de Pays des Coteaux de l'Ardèche actuellement.

Gageons que tous ceux qui ne connaissent que la cuvée Vin de Pétanque du Mas de Libian, aimable compagnon des soirées estivales, seront peut-être surpris de découvrir toute cette gamme, qui portent haut l'étandard du domaine!... Si votre route vous mène en Sud-Ardèche, laissez les boules dans le coffre et faites une pause pour aller saluer Hélène Thibon!... 

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~ Domaine Saladin ~

Décidément, St Marcel d'Ardèche est une vraie mine, en matière de viticulture historique de la Vallée du Rhône!... Après Libian, retour au coeur de ce village médiéval, qui fut une halte sur le chemin des Croisades (vous pensez qu'Eva est passée par là, dans une autre vie, avec son heaume?...). Figurez-vous que la famille Saladin dispose d'un acte authentique, daté de 1422, qui évoque l'achat d'un plantier de vigne, au lieu-dit Chaveyron, en ce village. Ainsi, depuis cette époque, plus de vingt générations se sont succédées sur ces terres. Elisabeth et Marie-Laurence Saladin y sont attachées - que dis-je? - véritablement extraites de la roche mère!... Ne me dites pas que cela vous étonne!?...

Au-delà de cette histoire, de cet arbre généalogique tracé dans un vénérable gobelet de grenache rhodanien, il est clair que les détails de la vie des frères Louis et Paul, respectivement père et oncle des soeurs Saladin, ne pouvaient que renforcer leur volonté et leur envie de relever le défi imposé par la vie.

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Tout commence lorsque le fils aîné, Paul, hérite des 5,60 ha du Domaine Saladin de l'après-guerre. Loï (en français Louis) ne peut prétendre à plus que les deux minuscules jardins, qui ne peuvent guère lui ouvrir de grandes perspectives, en matière d'avenir de vigneron ardéchois!... C'est la tradition au pays, à l'époque!... L'aîné assume la succession, le cadet se débrouille et travaille au domaine!... Mais, Louis est volontaire et plein de bon sens. Ce qu'il va construire, en quelques dizaines d'années, c'est ce qui fait la fierté de ses filles aujourd'hui et ce qui forge leur détermination.

En dehors des heures consacrées au domaine familial, Louis exerce successivement diverses activités, afin de mettre un peu de beurre dans les épinards. Il est d'abord courtier pour Ducros et il se décarcasse pour trouver les herbes de Provence de la célèbre marque. Il devient ensuite courtier en truffes blanches, un des trésors de la région. Avec ses quelques économies, il achète des parcelles de bois proches des vignes familiales. Dès les années 60, il commence à déboiser (au cheval!) ces espaces parfois largement composés de galets roulés. Une sinécure!... Puis, il y sème des céréales pendant une dizaine d'années, afin de préparer le terrain. Dès le début des années 70, il plante de la vigne, notamment de la syrah, âgée aujourd'hui de quarante ans et destinée aux très belles cuvées du domaine.

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En 2003, le septuagénaire ne s'est pas épargné, tout au long de sa vie de paysan-vigneron!... Au moment des vendanges, il est victime d'un problème de santé qui le contraint à se soigner et à une convalescence attentive. Que faire?... Ses deux filles, Marie-Laurence et Elisabeth, jamais encouragées au destin de vigneronne par des parents ouverts, font leurs études et préparent leur rentrée respective en École d'ingénieur en agriculture et en École supérieure de commerce. Âgées alors de 23 et 21 ans, elles décident de repousser leur rentrée et prennent les rennes pour les vendanges!... Chaud devant!... Celles-ci se déroulent finalement bien, grâce à la solidarité du village et des voisins.

Elles vont ensuite découvrir la vigne, dans un vignoble qui n'a jamais connu le moindre produit chimique depuis deux générations (et qui étaient ignorés des précédentes!) et dont les sols ont toujours été travaillés!... Elles ne peuvent dons pas en rester là!... Marie-Laurence revient dès 2004 et Elisabeth en 2005. L'année suivante, en 2006, leur oncle Paul leur cède ses 5,60 ha immuables en fermage, pour l'essentiel de vieux grenaches plantés sur les plus hautes terrasses d'argiles (La Grande) et quelques parcelles non plantées. Voilà de quoi faire un superbe îlot avec les vignes de Loï, complété aujourd'hui par les récentes plantations des deux soeurs : 50 ares de roussanne âgée de deux ans, 50 de viognier d'un an et un plantier de l'année de 50 ares de cinsault, le tout autour du mazet plein de leurs souvenirs d'enfance, qu'elles vont s'attacher à rénover avant longtemps. Toutes ces jeunes vignes sont dans un état remarquable, ce qui laisse supposer toute la qualité de ce terroir.

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Au total donc, actuellement, une petite vingtaine d'hectares, dont encore Brissan et Haut Brissan, sur des proches terrasses du Rhône bien ventilées et pas moins d'une quinzaine de cépages : roussanne, marsanne, viognier, clairette, bourboulenc, grenache blanc, gris et rose pour les blancs et grenache (70% de la surface totale!), carignan, cinsault, mourvèdre et syrah pour les rouges. Sans oublier quelques parcelles plantées de céréales bio, au titre, là encore, du maintien d'une forme de polyculture.

Une vraie dynamique donc, de ce duo de charme, qui tend à faire école (leur modestie dût-elle en souffrir!) dans ce village qui compte une trentaine de vignerons, souvent coopérateurs. Un village réputé de longue date pour la qualité de ses vins, puisque le gros négoce rhodanien, Guigal en tête, a longtemps acheté de grandes quantités de jus dans le secteur. Aujourd'hui, les soeurs Saladin se réjouissent de voir quelques conversions en bio chez leurs voisins, mais aussi de constater que certains de ces vignerons viennent demander conseil à leur père Louis, souvent raillé par le passé, quant au travail du sol et du matériel à employer, selon les différents types de terrain de la région. Heureuses, résolues, toniques, volontiers enjouées, en un mot, fières d'être Ardéchoises!...

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En cette fin de matinée, dégustation d'une série de cuvées du domaine, en compagnie d'Elisabeth, dont le très joli assemblage de blanc, Per El 2010 (clairette, marsanne, bourboulenc, viognier et grenache blanc) en Côtes-du-Rhône Villages, alliant expression aromatique, structure et belle vigueur, comme le suggère l'association de tels cépages. Le rosé Tralala! 2010, issu de saignées de grenache, cinsault et carignan est plein de fraîcheur et se fait aisément le compagnon de nos terrasses ensoleillées. Loï 2009 (grenache, carignan et cinsault), c'est la vigueur du père, même dans sa déclinaison 2007 (grenache et carignan), deux rouges qui vous regardent droit dans les yeux!... Paul 2009 (90% grenache et 10% clairette), issu de vignes complantées de 94 ans, à la maturité identique, ce qui ne manque pas de surprendre, chaque année, est intense et droit. Fan dé Lune 2007 (mourvèdre et syrah égrappés, plus grenache) qui, après un élevage de deux ans, exprime à la fois ampleur et vigueur d'un terroir très Rhône!... Pour finir, deux "grands crus" de St Marcel, qui ont un potentiel à se glisser dans certaines dégustations de secteurs majeurs de la Vallée du Rhône, qu'ils soient du nord ou du sud, même s'ils sont en Vin de table : Haut-Brissan 2007, parcelle historique et cuvée 100% grenache, après un élevage de deux ans, structuré et droit, puis Chaveyron 2006 (95% syrah et 5% viognier). Là, six siècles de viticulture rhodanienne vous contemplent!... Chapeau  bas, les filles!... Ça se dit comment en provençal?...

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'Pas à dire, en Ardèche, c'est... c'est Oh, les filles!...