Le Rhône est là, tout prêt. Nous sommes à St Marcel d'Ardèche. Est-ce le Rhône Nord, celui de la Côte Rôtie, Hermitage, St Joseph, Condrieu et Cornas, ou le Rhône Sud, de Châteauneuf-du-Pape, Gigondas, Vacqueyras et Tavel?... Ne serait-ce pas une sorte d'enclave, tant les vignerons du cru se sont historiquement tournés vers le nord, alors que le paysage et plus encore l'air ambiant suggère la Provence?...

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Le Domaine Saladin est de ceux qui ont forgé l'histoire viticole de la région. Pas seulement parce qu'on a retrouvé trace et archive d'un acte d'achat d'un plantier de vigne, au lieu-dit Chaveyron datant de 1422, mais aussi parce que depuis, vingt-et-une générations se sont succédées sur ces terres, en s'appuyant sur un part d'authenticité, de fidélité à un art, non sans rejeter les excès de la technologie vinicole et une bonne partie des évolutions apparues au cours des années 50 et 60, gages, disait-on alors, d'une vie meilleure, formica et ciné compris.

Paul et Louis Saladin et plus encore leur père Henri et leur grand-père Paul, savaient sans doute tuer la caille, le perdreau et apprécier la tomme de chèvre, même s'ils s'essuyaient, machinal, d'un revers de manche les lèvres, lors de la pause, au coeur des vendanges. Aujourd'hui, XXIè siècle oblige, le domaine accueille les équipes de télévision en reportage et les soeurs Elisabeth et Marie-Laurence savent se transformer en voyageuses planétaires, à l'image de leurs cuvées disponibles un peu partout sur notre bonne vieille Terre.

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Mais la com' n'est pas tout. Depuis sept et huit ans, les frangines ont montré qu'elles savaient mouiller le marcel dans leurs vignes ardéchoises, aux confins de la Drôme, du Vaucluse et du Gard!... Dire que ce fut simple serait aller vite en besogne. Mais, parfois, les évènements vous précipitent dans une direction inattendue. En 2003, au coeur de l'été si caniculaire et avant de reprendre leurs études en cours, ces filles veulent aller au bal, il n'y a rien de plus normal que de vouloir vivre sa vie. D'ailleurs, leur père Louis et leur mère Annick ne les poussent en rien vers la viticulture, si ce n'est que Marie-Laurence est diplômée d'une école d'ingénieurs en agriculture.

C'est au moment où surviennent les vendanges que le père, Loï, est confronté à un problème de santé lui imposant une stricte convalescence. Les deux soeurs ne se posent guère la question longtemps et décident de prendre en main la cueillette. Il faut savoir ce que l'on aime, si l'on veut éviter les HLM et le poulet aux hormones!... Pas question de quitter le pays, pour s'en aller gagner leur vie, loin du pays où elles sont nées.

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En découvrant une partie du vignoble en compagnie d'Elisabeth, on se dit qu'elles ont presque du apprendre le domaine à ce moment là, même si elles le parcouraient librement depuis leur plus tendre enfance et jouaient autour du mazet, sorte de maison de poupée au coeur des vignes. Les terrasses successives du Rhône, sur les douze hectares appartenant à leur père ont chacune leurs particularités, leur histoire. Quelques temps plus tard, leur oncle Paul leur confiera les cinq hectares historiques de la famille, composés des plus beaux terroirs de galets roulés de la région. Forte marque de confiance!...

Toutes les parcelles sont situées en AOC Côtes-du-Rhône ou Côtes-du-Rhône-Villages, cette dernière regroupant les terrasses les plus élevées et couvertes de galets. Les cuvées y sont rattachées, sauf deux d'entres elles, volontairement déclassées et proposées en Vin de Table. Deux sélections parcellaires et historiques du domaine, Chaveyron 1422 (95% syrah et 5% viognier), dans la plus pure tradition de la Côte Rôtie et Haut Brissan, pur grenache noir, digne des meilleurs canons du Rhône sud.

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C'est dans ce secteur de Haut Brissan, où nous nous trouvons, que sont également plantées certaines parcelles de blanc (clairette, marsanne, bourboulenc, viognier et grenache blanc) composant la cuvée Per El, en Côtes-du-Rhône-Villages blanc. Pour Elle, en provençal. On peut aisément remarquer l'état des vignes, après cette longue période de vendanges. Elles respirent la santé, à comparer avec celles de certains voisins en conventionnel, sans parler du passage de la machine... Des espaces de végétation naturelle, des clapas, ces tas de cailloux avec lesquels on monte des murettes jusqu'au sommet de la colline. Qu'importe les jours les années...

Ce domaine familial a toujours été mené en bio. Aucun produit chimique, aucun intrant dans la vigne. Et lors d'une année comme 2012, cela a un sens. La pression mildiou plus oïdium était telle qu'elle a nécessité quinze passages pendant deux ou trois mois, sachant qu'il faut quatre matins sans vent à chaque fois, pour couvrir les dix-sept hectares. Bien sur, les soeurs Saladin sont en pleine réflexion à propos de l'utilisation de tisanes, susceptibles de limiter le nombre de passages, en renforçant l'action des traitements habituels. On comprend mieux, en tout cas, la présence de cinq personnes à temps plein au domaine. Lorsqu'on sait que la structure habituelle d'une propriété viticole dans ce secteur de l'Ardèche, c'est plutôt quarante hectares pour une seule personne et la mécanisation à outrance, il est clair que l'on a là deux approches aux antipodes. 

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A St Marcel d'Ardèche, il n'y a pas moins de quarante vignerons et moins d'une dizaine en cave particulière. La grande majorité est donc en partenariat avec des négociants rhodaniens ou en cave coopérative. Les Jaboulet, Chapoutier et autre Guigal, connus pour être les plus intègres, aux yeux des vignerons du cru, ont leurs habitudes ici depuis longtemps. Marcel Guigal était un ami du grand père Saladin.

Vignoble bio donc et vendanges manuelles au domaine, comme un rite annuel. Comme souvent dans le secteur de Brissan et cette parcelle de vignes cinquantenaires, Baubet, le démontre, la complantation n'est pas rare. Une grande proportion des bennes de vendanges sont tricolores. Grenache et carignan sont vinifiés grappes entières, tous les autres cépages passent par l'érafloir. Une extraction forte n'est pas recherchée. Ici, pas de pigeage, ni de délestage. Seuls, quelques remontages pour arroser le chapeau de marc. Les rendements se situent entre 18 et 30 hl/ha, ce qui est, de l'aveu même d'Elsabeth, un peu bas. Mais, il faut tenir compte de la densité de plantation (4000 à 5000 pieds/ha) et des aléas climatiques, comme les fortes chaleurs estivales, qui peuvent avoir de lourdes conséquences si on n'y prend garde ("coup de soleil" sur le plantier cette année).

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Volontiers didactiques, les soeurs Saladin vous convient aisément à quelques menus travaux au cuvier, si cela est d'actualité, tel un remontage sur une des cuves de fermentation des rouges. Cette cave a été pensée et conçue par Louis alors qu'il avait la cinquantaine, imaginant qu'il devait y travailler à soixante ans et plus. L'essentiel des pratiques devait donc utiliser la gravité. A noter aussi ces cuves enterrées destinées aux blancs et rosés, se trouvant au pied des cuves de fermentation des rouges. Le CO², gaz plus lourd que l'air s'en échappant, les protège par une sorte de chapeau.

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La dégustation nous permet de passer en revue les cuvées disponibles : le blanc Per El 2011 est doté d'une bonne fraîcheur et d'un caractère franc et typé. Tralala! est un rosé de saignée de cinsault, clairette, grenache, syrah et carignan plein de fruit et de tonicité festive et partageuse. Pas moins de cinq rouges ensuite et une gamme étagée, offrant des vins très sudistes dans l'esprit, mais résolument Rhône. Et un supplément d'âme pour Chaveyron 1422 et Haut Brissan, bien construits et solides, méritant quelques années de garde.

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Vous pourrez donc retrouver prochainement ces vignes'rhône au coeur de Paris, les 8 et 9 décembre, à l'occasion du salon Vignerons en Seine, proposé par Isabelle Jomain et qui se déroule sur la péniche Melody Blues, avant peut-être de leur rendre visite dans ce coin de l'Ardèche, à laquelle nous ne pouvons manquer de rester fidèle.