On a beau dire et beau faire, on s'habitue mal aux années difficiles. Du côté des vignerons, c'est comme une évidence, mais côté amateurs aussi. Les nouvelles venues d'une grande partie du Val de Loire ces dernières semaines n'avaient rien de réjouissant. Et sans doute, n'est-on pas entré dans le détail. Au moment de passer l'après-midi dans le Muscadet, histoire d'aller aux nouvelles, je me demandais dans quel état d'esprit se trouvaient les vignerons du cru... A la vigne, l'année fut certes ardue, mais les premiers échos entendus plus haut, dans la vallée du long fleuve tranquille, permettaient de croire à une qualité globale des blancs secs très satisfaisante.

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Première étape à Gétigné, chez Jérôme Bretaudeau. Celui-ci connaît une année particulière, puisque celle de la construction de sa nouvelle cave, un vaste bâtiment fonctionnel et bien pensé, ouvrant sur une perspective ambitieuse et résolument tournée vers le futur. Il faut dire que les locaux dont il disposait jusqu'à maintenant ne lui permettaient pas de miser sur une évolution très favorable. On peut être surpris par les dimensions de la nouvelle structure, mais celle-ci lui permet de sortir d'un artisanat par trop limitatif. N'allez pas croire cependant que le vigneron du Domaine de Bellevue est en passe de céder aux sirènes d'un modernisme productiviste!... Au contraire, il mesure de mieux en mieux les atouts et la diversité des Muscadets et va désormais s'attacher à mettre en valeur les terroirs et les crus. Pourvu que Dame Nature se montre moins frivole et plus dispendieuse de jolis fruits et de beaux volumes. Car, sans céder en rien au catastrophisme, Jérôme annonce clairement la couleur : "Après 2011 et 2012 et leurs rendements désolants, 2013 sera une année charnière. Quand on sait que depuis 2010, je dispose de moins de vin que cette année-là, avec deux hectares de plus, il va falloir que la roue tourne!..."

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Si le domaine compte actuellement quelques neuf hectares, la tendance est à l'élargissement de ce côté là, puisque Jérôme souhaite passer à onze ou douze, ce qui permettrait l'embauche d'une personne à temps plein. Quelques jolis clos du côté de Clisson sont dans le viseur, notamment sur la Butte des Égards, en Gorgeois, avec des vignes de 25 à 30 ans qu'il conviendra de faire passer en bio. Deux ou trois autres parcelles, à Bournigal, pourraient aussi faire partie de l'extension. A terme, des cuvées issues de certains Crus communaux pourraient apparaître : Clisson, Gorgeois, Vallet... Le tout étant, cependant, de rester en phase avec les volumes disponibles, au regard de la durée des élevages imposée par les conditions de production de ces crus, soit le plus souvent vingt-quatre mois.

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"Une année comme ça, j'en veux plus!" Le cri de Jérôme Bretaudeau, au moment de découvrir le contenu des cuves du dernier millésime. 2012 : 50% d'une récolte normale. Tous les cépages touchés, comme le pinot gris qui ne donne que 8 hl au lieu des 25 ou 30 escomptés. Il n'est pas impossible qu'il soit associé au sauvignon gris, au final!... Le vigneron comptait sur 30 hl de Muscadet, il devrait disposer des deux tiers de ce volume. Va falloir jongler!... Ceci dit, gustativement, c'est plutôt bien! Le premier dégusté, issu du secteur de Vallet, sur gabbro, offre une jolie expression aromatique, assez typée, sur les agrumes frais et une belle touche minérale. Le second, sur granite de Clisson (Bournigal) est à la fois sur la réserve et plus enrobé. Issu d'un terroir plus précoce et ramassé à 12,6°, il ne manque pas d'intérêt. A noter aussi, un jus issu de vieilles vignes sur gabbro, du côté de Vallet, élevé dans un oeuf Nomblot (l'autre nouveauté 2012!), moins flatteur, mais dense et doté d'un beau profil.

De leur côté, pinot gris et sauvignon sont assez nuancés, avec moins d'exhubérance que parfois. Les rouges, quant à eux, sont plutôt en retrait, assez légers et frais. On est là dans un registre canons à apprécier dans leur jeunesse. Avant de continuer mon périple, petit détour par le vignoble et cette parcelle de 1,5 ha sur les gabbro de Vallet, non sans apprécier les coteaux franchissant la Sanguèze (histoire de se rappeler que le paysage nantais n'est pas vraiment le plat pays souvent évoqué!). Sur la hauteur, comme le temps est clair et lumineux, il nous est permis de découvrir les clochers de la région : Mouzillon, Vallet, Le Pallet... comme autant de phares sur la houle du vignoble.

A noter que, dans la catégorie phare et houle, les plus Parisiens d'entre nous pourront retrouver Jérôme Bretaudeau et quelques amis vignerons au pied de la Tour Eiffel, samedi prochain, 24 novembre, à bord d'une péniche amarrée au Port de Suffren, sous le Pont de Bir Hackeim, à l'occasion de la Vè édition de Passeurs de Vin. 

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Cap sur la route de Goulaine ensuite, non loin du Loroux-Bottereau, pour retrouver Marc Pesnot, au Domaine de la Sénéchalière. En 2011, le vigneron de St Julien de Concelles avait tiré son épingle du jeu, au regard de ce que certains de ses voisins avaient subi. En 2012, ce n'est pas la même chanson... Là aussi, baisse de 50% des volumes, avec une production de 20 hl/ha pour les vignes les plus vigoureuses, mais seulement 2,25 hl pour sa nouvelle parcelle sur la roche affleurante, soit l'équivalent d'une barrique!... Drôle d'année à tout point de vue, aux dires du vigneron. Une floraison qui s'étale sur six semaines, un premier traitement contrarié pour cause de tracteurs embourbés (ce qui ne sera pas sans conséquences au moment de l'attaque de maladie à la mi-juillet) et, pour finir, 220 litres de pluie au m² pour le mois d'octobre!... Ah, si seulement on avait pu traiter par hélicoptère au jour J!...

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Une fois ce tableau quasi cauchemardesque dressé, place aux vins!... Et, là encore, de belles surprises!... Passage au cuvier, où la température est douce, puisqu'un chauffage d'appoint prodigue une "ambiance printemps", vu que les malos sont enclenchées, comme c'est le cas pour la folle blanche, celle-là même qui avait battu des records en degrés naturels en 2011. Pas certain que la performance soit renouvelée cette année, mais au pèse moult, les 11° étaient dépassés. Rendement : 26 hl pour trois hectares!... Pas de record là non plus!... Par contre, la jolie concentration, due au rendement, donne une remarquable amplitude et de jolis arômes de fleur blanche. Une piste à suivre dès la mise en bouche!...

Marc Pesnot ne se contente pas de produire de beaux jus et de beaux vins. Il est aussi connu pour ses recherches, son travail et les analyses qu'il en tire à la vigne. Au-delà de cette approche culturale, il poursuit ses investigations sur les vinifications, notamment ces dernières années avec les Nuitage et leur macération carbonique d'une nuit. Actuellement, c'est plutôt le pressurage qui le passionne et cela, suite à une défaillance de son pressoir en 2011. Cette année, il a donc généralisé les pressées ultra-douces : pas plus de 150 millibars pendant au moins huit heures, pour toutes les cuves présentes. Les deux destinées à La Bohème 2012 sont pleines de délicatesse et dotées d'une jolie densité. Mieux, le jus issu des vieilles vignes destinées à la cuvée Miss Terre est une petite merveille de finesse, avec une pureté de matière rare. Au total, guère plus de 117 hl disponibles!... Rare 2012!...

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Mais, il convient aussi d'aborder la nouveauté de l'année, côté vinifications. Et l'on découvre que Marc Pesnot a des côtés alchimiste... Les longues pressées nocturnes auraient pu lui suffire. Mais, chaque jour, au petit matin, le vigneron relance le pressoir pour deux heures, à 800 millibars ou 1 bar. "L'intérêt, c'est de décoller, de libérer les cellules sous la peau et de libérer les grains. On arrive alors à décomposer les parfums du grain de raisin." Une légère filtration s'en suit, pour que le jus ne travaille pas sur ses lies. Le tout est assemblé et compose une cuve de 7 hl (à terme, vieilles et jeunes vignes peuvent être séparées). C'est la face cachée du raisin! De l'essencia de melon!... La surprise, c'est la dimension aromatique de ce jus. Lors des pressées, tout le monde était unanime, des arômes de caramel au beurre salé étaient omniprésents. Mais, l'évolution est constante. Actuellement, le nez révèle des notes délicates d'eau de vie de fruits blancs, poire, mirabelle... Étonnant!... A terme, cela ne composera pas une nouvelle cuvée, mais devrait être réincorporé dans les différents volumes, à concurrence de 1 ou 2% de l'ensemble. Marc Pesnot vient de faire un premier essai avec sa dernière mise de La Bohème 2011, en ajoutant un soupçon de cette essencia et l'impression est assez étonnante. Au point que le vigneron réfléchit à de nouveaux progrès sur la qualité des pressées, afin qu'elles soient les plus justes possible, pour chaque volume de raisins.

Pour finir, découverte d'une autre cuvée de vieilles vignes entreposée dans une cuve souterraine, avec encore un peu de sucre et un style assez différent. Enfin, retour sur L'Abouriou 2011, le rouge vedette du domaine, que d'aucuns ont réclamé à cor et à cri, mais sans obtenir satisfaction le plus souvent, tant le produit est rare. Un nez assez typé, un rien évanescent, de terre et une bouche agréable, dense et forte, qui devrait en faire le compagnon idéal de quelques plats d'hiver.

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La route nous mène ensuite à Maisdon sur Sèvre, chez Marc Ollivier, au Domaine de la Pépière. Le vigneron nantais, parmi les plus connus sur la côte Est américaine, est plutôt enthousiaste : "Les Muscadet sont superbes, avec des équilibres jamais vus!... Des grosses acidités, à savoir plus qu'en 2007, un peu comme en 2004 et des degrés exceptionnels!... Pour les rouges, c'est moins drôle..." Une pressée a atteint 13,6°! Il n'y en a pas une en dessous de 12 et la moyenne générale se situe à 12,6°. Par contre, là aussi, guère plus d'une demi-récolte. D'où, quelques problèmes de disponibilité à prévoir et à gérer ultérieurement, avec moins de Clos des Briords sans doute, mais, en revanche, les cinq hectares possibles en Clisson seront tous utilisés pour ce cru, au lieu de trois habituellement et ce, afin de privilégier la qualité annoncée pour les crus, en ce beau millésime potentiel. Marc Ollivier rejoint ses collègues pour la nécessité de trouver en 2013 un millésime normal, ou plutôt moins contrarié. Mais, si Marc Pesnot ne garde pas de bon souvenir de la plupart des années en 3 ou en 13, le vigneron de la Pépière souligne que le calendrier des biodynamistes évoque la possibilité d'un gel printanier l'an prochain... De quoi faire frémir dans les chaumières de Nantes et d'ailleurs!...

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Petit tour d'horizon des cuvées disponibles au domaine, en ouvrant avec la dernière mise de Pépière, cuvée domaine 2011. En fait, le premier lot vendangé, mais celui bénéficiant d'un plus long élevage, du fait de la grande tension qui le caractérise et de son expression aromatique sur des notes fumées typiques de cette parcelle - le Tégris - sur le granite de Château Thébaud. Ensuite, le Clos des Briords 2011 s'exprime à ce stade sur une acidité soutenue, gage de bonne garde.

La cuvée Gras Mouton 2011 (mise en septembre) est issue d'une parcelle sur gneiss, en Monnières-St Fiacre, au bord de la Sèvre. Pour tout dire, Marc Ollivier et Rémi Branger ne sont pas très fans de celle-ci, sans doute parce qu'elle est un peu à l'opposé des granites et de leur tension naturelle. Là, plus de rondeur en bouche, une finale sur les amers et un potentiel de garde inférieur. 2009 est au mieux actuellement et 2010 est à suivre. Mais, ses supporters ne sont pas rares.

Clisson 2010 (mise récente) : toute la tension du granite là encore, après 24 mois d'élevage, sur une richesse alcoolique (13,2°) notoire, mais un équilibre qui semble supérieur à 2009, selon les vignerons. A suivre, Château Thébaud 2009 (mise en avril dernier) doté d'une belle acidité et de 12,3°. Un élevage de trente mois, qui pourrait être prolongé à l'avenir, à l'instar de certains des voisins appliquant une sorte de règle locale en vigueur, à savoir une durée d'élevage de quatre ans et proposant donc le 2007 depuis quelques semaines. Ca se garde le Muscadet!...

Dans un même esprit, la Cuvée 3, dans le millésime 2009, vient d'être mise en bouteilles également, après trois années d'élevage sur lies. Elle est apparue en 2005, dont les trois mille bouteilles furent quasiment toutes expédiées à New York!... C'est un peu le hasard qui présida à son apparition. En effet, lors des vendanges 2005, il restait un volume de 3 ou 4 hl issus du granite de Clisson, auxquels ont été additionnés la même quantité de jus en provenance de vieilles vignes de Château-Thébaud, sur des granites là encore, mais en situation de semi-plateau et qui ne seront donc jamais classées parmi les vignes du cru, du fait des terrains trop profonds. Cependant, dans les meilleurs millésimes, cette parcelle donne une belle vendange typique des années chaudes et de superbes vins. En 2009, l'assemblage se compose d'un tiers de Clisson et de deux tiers de Château-Thébaud, de même qu'en 2010. Le potentiel de garde est absolument évident et sa destination vers la belle gastronomie va de paire.

A terme, un autre cru devrait être proposé, pour peu que les volumes le permettent. Il s'agira d'un Monnières-St Fiacre, composé d'une sélection des meilleurs secteurs de Gras Mouton et de raisins venant d'un lieu-dit appelé le Moulin de la Gustée. Pour l'heure, l'avis de l'expert local en matière de Crus communaux est attendu. La visite se termine par un petit tour d'horizon des 2012 en cuves, mais il pourrait se prolonger longuement, puisque le domaine compte désormais près de 35 ha, soit 31 de Muscadet, 3 ha 50 de cépages rouges et quelques ares de chardonnay. Indiscutablement, il faudra suivre l'évolution de ce dernier millésime, pour lequel le vigneron ne cache pas son enthousiasme.

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Dès que possible, nous rendrons visite à Frédéric Niger Van Herck, au Domaine de l'Ecu, cher à Guy Bossard, sur la commune du Landreau, pour faire un point, mais, voici une quinzaine jours, il nous avait donner une tendance : "Les vendanges se sont bien passées et nous affichons fièrement cette année un splendide quinze hectos de moyenne à l'hectare! Pas mal de vieilles vignes sur le domaine, peu de raisins et donc peu de jus à la finale. Toute la récolte a bien entendu été ramassée à la main et s'est étirée sur une petite dizaine de jours pour les blancs et trois jours pour les rouges (début des hostilités le 19 septembre et fin le 5 octobre avec les derniers cabernet franc)."

"Bonne fenêtre de tir, fenêtre optimale je dirais même, car c'était bien à ce moment là qu'il fallait vendanger les melon car après, ce fut le déluge... État sanitaire parfait, des Muscadet qui titrent 12 à 12,5° et 5,2 d'acidité en moyenne. De belles cuvées en perspective, mais un nombre ridicule de bouteilles à vendre!... Nous avons tout de même mis en route trois nouvelles cuvées de rouge cette année, dont un splendide pinot noir (7,5 hl sur 80 ares, je te laisse faire le compte de ce rendement détonnant) et deux nouvelles cuvées de blanc, mais chut... on en reparlera en temps utiles. Près de 70% de perte de récolte cette année, que dire de plus?..."