Le Valais viticole a battu, cet été, quelques records en matière de pluviométrie estivale. Ce vignoble de montagne, dont on doit rappeler qu'il bénéficie d'un climat sec (on dit parfois que les statistiques sont proches de celles de Marseille ou d'Alger!), a subi un pic de pluie qui n'a certainement pas manqué d'inquiéter sur les coteaux, de Martigny à Sierre et de Sion à Fully. Heureusement, les premiers jours de septembre sont en train de remettre du baume au coeur des vignerons du cru et parfois du Grand Cru. Comme dirait l'ami Olif, qui nous avait concocté l'essentiel du menu de cette journée : "C'est quand même beau, le Valais!"

017

Puisqu'il s'agissait pour nous de franchir le col de la Forclaz (pas à bicyclettes, rassurez-vous!), autant franchir également la douane (presque) désertée du Châtelard dès le matin et prévoir ainsi un rendez-vous chez une vigneronne valaisanne que nous n'avions pas vue depuis plusieurs années. Marie-Bernard Gillioz est en effet installée, selon les termes même de la municipalité locale, dans un "écrin résidentiel", Grimisuat, sur les hauteurs de Sion, aux limites des communes d'Arbaz et d'Ayent.

~ Marie-Bernard Gillioz : "Dans ma vigne, il y a des cactus!"

C'est en 1992, alors même que nous découvrions en France les nectars de Marie-Thérèse Chappaz, que Marie-Bernard Gillioz lançait ses premières vendanges, comme le début d'une nouvelle aventure. Plus tard, en 2011, Libération.fr titrait sur son blog goûtu : "Une Suissesse peut en cacher une autre", citant les deux vigneronnes dans un quasi même éloge. Une célèbre revue consacrée au vin et à la dégustation, illustrant son site d'une bannière publicitaire dédiée aux 3 Suisses, aurait tendance à nous rappeler que d'autres représentantes de la viticulture du Rhône helvète interpellent régulièrement les amateurs, comme Fabienne Cottagnoud, mais aussi Madeleine Gay, par exemples, toutes membres passionnées d'une sorte de Team Viti Valaisan, autant de fortes personnalités, mais ne faut-il pas un caractère bien trempé, pour se faire une place au soleil, dans ce monde souvent macho?...

M_BDans les starting-blocks, en vue de débuter sa 22è vendange (22 ans, l'âge de sa troisième fille), Marie-Bernard Gillioz n'a aucune peine à jeter un oeil dans le rétro de la création et de la vie de son domaine, créé de toute pièce, au terme de sa formation. Les premières années lui permirent de composer son patrimoine viticole, avec 1 ha d'abord, puis 50 ares de plus. Assez vite, elle passa à 3, puis 4 ha, le tout sur deux appellations voisines, Sion et St Léonard, avec leurs sols de schistes, les "brisés", le plus souvent, parfois des loess ou des éboulis calcaires et, pour l'essentiel, sur de vertigineuses terrasses, les parchets. Quelques terroirs de renom sont représentés, comme Corbassières et Mont d'Orge.

A ce stade et avec une telle surface aussi dispersée, elle se rendit compte que le travail nécessaire et exigeant risquait de lui jouer un mauvais tour... Trop de retard en permanence, une vie personnelle et sociale perturbée... Pour celle qui n'hésite pas à prendre la mer ou à partir en "expédition lointaine" afin de se régénérer, une randonnée estivale comme le Tour des Combins, lui permit alors de réfléchir posément. "Au retour, après une semaine, je savais ce que je devais faire." Elle cède alors quelques parcelles, revenant à 3 ha 35 environ, puis finalement 3 ha 60 aujourd'hui, après la reprise de quelques micro parcelles proches des siennes. Une forme de restructuration salutaire.

001   002   003

Marie-Bernard Gillioz est aussi connue pour être passionnée de botanique et l'écosystème de ses vignes est pour elle une priorité. Elle fut naguère présidente de Vitival, l'association des viticulteurs valaisans en production intégrée et a adopté la méthode. Elle précise néanmoins que certaines de ses parcelles sont "en biodiversité", contrôlées pour cela et labellisées Vinatura. Parmi les contraintes imposées par ce label, il convient d'utiliser moins d'eau, moins d'intrants divers et moins de cuivre à l'hectare. Autant d'exigences qui ne font pas de ses raisins, des fruits issus de vignes en agriculture biologique, mais surtout parce qu'aux yeux de la vigneronne, les labels bios autorisent pour la plupart l'utilisation de produits très près des vendanges, ce qui a tendance à la laisser perplexe... Cette année, elle a cessé les traitements cuivre et soufre au 25 juillet, malgré les conditions météo particulières du millésime et espère que ses raisins vont tenir. D'une façon générale, son libre-arbitre revendiqué se limite à sauver la récolte, en employant un produit de synthèse, en cas d'attaque importante d'oïdium par exemple, comme ce fut le cas, voilà quelques années, sur le cornalin. A noter que Marie-Bernard n'emploie aucun engrais et laisse l'herbe pousser dans ses parcelles, ce qui, cette année, a apporté un surcroît de travail important.

005Bien sur, on ne peut passer sous silence la parcelle fétiche de la vigneronne de Grimisuat, Corbassières. 800 m² de chasselas, ou Fendant, sur un total de 1600 environ et pas moins de onze terrasses tortueuses (mais qui n'ont jamais tué personne, fort heureusement!), avec des mûrs de pierres sèches et des escaliers qui s'enroulent autour des rochers. Il faut un coeur gros comme ça, pour porter les caissettes sur son dos, lors des vendanges! Les porteurs sont bien assurés et surtout bien chaussés! Car, en effet, pas moins de cent quatre espèces végétales ont été recensées là, en 2010, au point que le Musée valaisan de la Vigne et du Vin proposa cette année-là, l'exposition "Dans ma vigne, il y a des cactus". Aie, aie, aie! Ouille! Hue! Un jardin extraordinaire, où les espèces menacées ne sont pas rares : l'Ephèdre de Suisse, le Muflier des champs ou encore l'Onoporde acanthe. Une parcelle ancienne (au moins soixante ans) coincée dans les rochers, en pleine ville de Sion. On y accède par un petit tunnel, encombré des stocks de lubrifiants divers du garage voisin, le long de la route cantonale de Conthey. Et soudain, le grand jour, un coin de paradis! Et gare aux épines des cactus! Les botanistes, archéologues, biologistes et constructeurs de mûrs en pierres sèches qui viennent ici, en restent bouche bée. Et Marie-Bernard sait se faire toute petite ici, face à cette nature qui se veut libre.

En attendant de découvrir ce lieu un rien magique une autre fois, découverte au caveau illustré, de quelques cuvées disponibles du domaine. Actuellement, on en compte pas moins de seize en bouteilles et d'autres sont encore en cuves. Pas moins de trois Fendant sont proposés, un pour chaque appellation et Corbassières, pour lequel il est aisé de trouver une manière de supplément d'âme... Autre cuvée vedette, cela va de soi en Valais, la Petite Arvine 2013, dont Marie-Bernard n'est pas peu fière, surtout parce que c'est le cinquième millésime consécutif qu'elle parvient à la produire sèche. Et ce, malgré le succès commercial des arvines contenant des sucres résiduels flatteurs, sorte de dérive qui atteint désormais les Fendant, y compris ceux que l'on consommait naguère, à la bonne franquette, pour leur perlant inimitable (mais pas toujours naturel). A noter que pour l'arvine, la fermentation malolactique est évitée, alors que ce n'est pas toujours le cas pour les trois Fendant.

006Autre blanc, d'assemblage cette fois, Orpin blanc, avec un duo de petite arvine et d'ermitage (la marsanne en France). Le plus souvent, un premier tri de ces deux cépages, ramassés tôt et pressés ensemble, dans le but de laisser les raisins restants se concentrer, en vue de vendanges plus tardives. Le tout est élevé en barriques. Parfois, la cueillette est si tardive qu'il faut protéger les raisons au moyen de filets. Ce fut notamment le cas pour l'ermitage, en 2010, finalement ramassé en février 2011, élevé en barriques jusqu'au début 2013, histoire de saluer comme il se doit les vingt ans de la cave. C'est la très rare cuvée Ephedra.

Du côté des rouges, l'Humagne 2013, plantée à proximité de la petite arvine et vendangée le 30 octobre, pour une mise en juin dernier, offre une jolie expression sur les petits fruits rouges et noirs. Toujours en cuves, le Cornalin de Sion 2013 sera en bouteille à l'automne, tandis que la Syrah de St Léonard 2013, issue de schistes moins profonds, est dotée d'un beau potentiel, ce qui caractérise globalement le millésime. A noter aussi, une cuvée d'assemblage, Garance, qui réunit chaque année les "soldes" de trois cépages rouges, humagne, cornalin et pinot noir. A noter, de plus, que l'utilisation de SO2 se limite à quelques petites doses à différentes étapes, mais seulement à partir de la deuxième fermentation. Les blancs sont plutôt protégés dès le pressurage.

Jolie série, quoi qu'il en soit, même si le timing du jour (et la raison des voyageurs en automobiles) nous impose(nt) de regagner Sion au plus vite, afin d'apprécier la table de Damien Germanier, qui a ouvert son restaurant au 33, rue du Scex, à l'été 2013, le tout en compagnie du couple Grosjean, ayant délaissé sa bonne ville de Pontarlier pour la journée. Une belle adresse pour une étape gourmande et une formule ouvrant de jolies perspectives, avec notamment une poêlée de chanterelles et de pieds de mouton du Pays aux artichauts, ou encore joue de porc confite et poitrine rôtie, laquées à l'orientale, choux-fleurs rôtis. Et j'évoque à peine le parfait glacé comme une piña colada et le sacristain à la menthe du dessert. Digestion dans les vignes oblige!...

010

~ Marc Balzan : Chèrouche, le Valais au naturel ~

Il nous suffisait presque de remonter la côte, pour atteindre Argnou. La route serpente à flancs de coteaux. Une maison vigneronne, construite en 1984, à 504 mètres d'altitude, au bout d'une impasse, le chemin de Brohenne, séparant Chèrouche (sous le rocher, en patois valaisan) et Ste Madeleine, avec vue imprenable sur le coteau sur de St Léonard et la partie orientale de la ville de Sion. Marc Balzan, Français, Savoyard même et Andrea Grossmann, native de la région de Zurich, sont arrivés là en 2010, un peu par hasard. Depuis 2004 et même bien avant, Marc est passé par Genève, pour y être sommelier, puis caviste et enfin, suivre une formation en viticulture et oenologie. Il trouve un emploi dans le canton de Vaud, à Villeneuve, puis chez un vigneron valaisan (Mythopia), parmi les précurseurs en matière de biodynamie et même de vinification naturelle dans la région.

011Très vite, il vient au couple l'envie de produire des vins naturels, ce qui n'est pas sans interpeller dans le Valais. On peut presque parler d'exception! Après avoir compté jusqu'à 2 ha 30 de vignes situées à Fully (pas moins de trente minutes par la route!), Marc a gardé 0,4 ha sur les hauts de cette commune (plutôt des jeunes vignes et de nombreux cépages, lui permettant de proposer de nombreuses "spécialités", selon le terme employé en Suisse viticole), auxquels il faut ajouter 0,7 ha dans son village d'Argnou (Ayent) et notamment le coteau proche de la maison, planté de gamay et de pinot noir, composant la Dôle du domaine, dont on remarquera qu'elle est produite à 12 hl/ha en moyenne, ceci s'expliquant en partie par le fait que les vignes ne sont pas arrosées, même si le vigneron dispose des asperseurs (et paye l'eau qu'il ne fait pas couler!), contrairement aux pratiques de tous ses voisins, qui ne craignent pas les inconvénients de la méthode (sols pentus et ravinés). Pour information, il pleut en Valais environ 400 mm/an, alors qu'à Lausanne, c'est plutôt 1500 à 2000!... Bon an, mal an, il dispose d'environ 26 à 27 hectolitres de vin, ce qui ne l'empêche pas de proposer moult cuvées. A noter qu'il devrait rentrer du Fendant à l'occasion des vendanges 2014, des raisins issus d'une parcelle en bio, produits par deux vignerons installés dans le bas de la combe proche (Voos, selon le nom local), mais non encaveurs à ce jour. Un système que la législation suisse permet sur la base des "quotas" de production. Il est possible d'atteindre un rendement de 1 kg/m², au regard de ses parcelles, or Marc Balzan ne dépasse guère 400gr/m², ce qui lui laisse une marge de manoeuvre pour acheter des raisins. Un système que de nombreux vignerons français verraient d'un bon oeil et qui leur permettrait d'éviter l'adoption de statuts divers et variés.

Il fait presque chaud, malgré l'altitude et nous nous installons à l'extérieur, mais à l'ombre, pour une dégustation quasi exhaustive des cuvées disponibles, voire de quelques indisponibles. C'est un pétillant naturel (comment dit-on pet' nat' en patois valaisan?) à base de merlot, qui nous sert de mise en bouche, apte, qui plus est, à stimuler notre digestion. Type de vin extrêmement rare chez nos voisins suisses.

012Nous passons ensuite en revue les différents blancs, tous issus du terroir de Fully, sur des sols composés de dépôts éoliens (loess) sur fond granitique et d'éboulis calcaire. De très jolis vins, en premier lieu, avec le Chardonnay 2011 (mise en août 2012) ou, dans un autre style, le Chardonnay 2010, dont l'élevage s'est avéré plus long. Désormais, Marc essaie de garder les blancs deux hivers. Il faut noter la particularité de ces cuvées, dont les raisins subissent une petite macération sur peaux. La récolte se déroule vers la mi-octobre, ramassée en caissettes, foulée aux pieds, puis laissée dans un bac (pas plus de 12° dans la cave à cette époque de l'année), pour que "ça grouge toute la nuit"!... Le lendemain matin, pressurage des raisins entiers pendant six à sept heures, d'où ces incomparables arômes de peau et cette légère astringence, voire tanicité. En fait, tous les blancs du domaine suivent le même régime, ce qui leur donne une singularité gourmande et délectable, en même temps qu'un reflet original et une nuance de robe, que ne manqueront pas de remarquer les amateurs, au moment de mettre ces flacons à table, car il faut y voir de très beaux vins de gastronomie.

A suivre, un Sauvignon 2011 de montagne, dans sa plus originale expression. Un sauvignon venu de France semble-t-il, sur une parcelle de 1000 m², où le vigneron ne garde qu'une seule grappe par bois. Au final, guère plus de cent vingt bouteilles (de 50cl) chaque année, ce qui laisse une idée de l'extrême rareté de tels flacons. Le vin se situe à 13,2, soit légèrement au-dessus de la moyenne des degrés, au moment de la vendange, que le vigneron estime aux environs de 95° Oeclsle, soit 12,5°. Notez également que les rendements sont de 11 à 12 hl/ha, soit 400g/m², comme indiqué plus haut.

015Nous découvrons ensuite le Paien (ou savagnin) 2012, qui enchante Olif, celui-ci admettant au passage, qu'il n'a pas de souvenir d'un savagnin valaisan si proche de ceux de son Jura préféré. C'est tout dire!... Très belle Petite Arvine 2012, cépage qualifié de sensible par le vigneron, un écho que l'on perçoit régulièrement, dans la bouche des producteurs locaux. Pas plus de cent litres de vin au final, depuis plusieurs années, d'autant que cette dernière est récoltée après un premier gel. Enfin, découverte de Grisgris 2011, un pinot gris structuré et intense, qui a mis du temps à se faire, mais qui s'exprime joliment et longuement. Le "Vin de Noël" selon Marc, une cuvée qui vaut tous les cadeaux de fin d'année et qui mérite une belle gastronomie elle aussi. Enfin, Disette 2012, un subtil trio de pinot gris, de chardonnay et de sauvignon assemblés au pressoir, vignes travaillées par le propriétaire, ne dépassant pas 10 hl/ha et vendange vinifiée et élevée par Marc.

La série des rouges se révèle tout aussi passionnante. En premier lieu, la Dôle 2011, élevée depuis peu, par le vigneron, au rang de "cru monopole Ste Marie-Madeleine", du nom de la chapelle toute proche, rejoignant ainsi les Romanée Conti, Coulée de Serrant et autre Château Grillet!... Place à l'humour!... Suivent, le Pinot noir Le Clos 2011, la Syrah Persane 2011, puis enfin le Merlot Grand Raye 2010 et 2011, montrant tous une belle pureté d'expression, une capacité d'évolution intéressante et donnant la sensation de disposer là de la quintessence de cuvées fidèles à chacun des millésimes. On imagine aisément ce que pourrait donner une dégustation verticale de chacun de ces vins. D'ailleurs, le vigneron d'Argnou aime bien, lui aussi, consulter ses archives!...

Un micro-domaine, dont il convient de découvrir le travail. Marc Balzan démontre au passage à quel point il faut construire une gamme, mais surtout qu'il est passionnant de faire avec la matière dont on dispose chaque année. Vouloir nécessairement trouver un style et chercher à le garder, années après années, comporte le risque d'engendrer une forme de monotonie, même si les amateurs se reconnaissent parfois dans une soi-disant typicité, ou la "patte" du vigneron. Pas de doute, la richesse, même en matière de dégustation, est dans la diversité.

016

~ Olivier Pittet : investigations au Vieux Pays ~

Pas le plus connu des vignerons-encaveurs de Fully, c'est une certitude, mais certainement un des plus passionnés! Olivier Pittet n'est pas valaisan d'origine, mais il est installé du coté de Martigny et à Fully depuis plusieurs années. C'est aussi plutôt quelqu'un sachant rester sur la réserve, qui fut avant tout amateur de vin et de dégustation, partageant volontiers ses impressions sur les forums dédiés aux vins, apparus sur Internet, au début du troisième millénaire. Peut-être, certains de ses interlocuteurs se sont parfois amusés, lorsqu'il évoquait l'idée et son envie de trouver quelques parcelles et de produire de jolies cuvées. Mais, c'était sans compter son abnégation, portée par une véritable passion pour la vigne.

024Son premier millésime est officiellement 2006, même s'il disposait de quelques parcelles dès 2004, mais pour le moins dispersées, sur les coteaux (parfois hauts et pentus!) de Fully. Au total, actuellement, 6500 m² de vignes. Nous découvrons un ensemble de 2300 m², un peu au-dessus du coeur du vieux village, qu'il a pu réunir par trois achats successifs. C'est la première forme d'investigation qu'Olivier a organisé au fil des premières années, afin de rechercher des parchets parfois ceints de murs proches des siens.

Ici, les rendements peuvent être importants, puisque les gobelets à la valaisanne sont plantés à 17000 pieds/hectare au bas mot, système qu'Olivier trouve idéal pour ce qui est de l'insolation, malgré qu'il soit dispendieux en main d'oeuvre et qu'il convient de juguler les vignes. Les sols des parcelles du vigneron de Fully sont enherbés (malgré l'inconvénient de la concurrence sur les très jeunes plans) et l'herbe tondue, sans que les sols ne soient travaillés, d'une part parce qu'il n'est pas équipé, mais aussi pour préserver la pente naturelle. Inconvénient de taille, nous sommes là dans une zone qui subit des traitements par hélicoptère, pour lesquels Olivier ne désespère pas d'obtenir le non survol de ses parcelles, du fait de la surface qu'elles représentent désormais. Notez que depuis peu, ce mode de traitement utilise des produits homologués en bio, sur pas moins de 45 ha environ, dans la région de Fully.

Dans la partie que nous parcourons, Olivier Pittet s'est empressé d'arracher le pinot noir existant pour planter de la durize, un cépage rouge, spécialité de Fully et Leytron notamment, qui lui donne bon espoir de proposer des cuvées originales dès l'année prochaine 2015, peut-être dans l'esprit de ce qu'on appelait naguère le "rouge de Fullly". Dans la parcelle voisine, le vigneron procède par surgreffage. Dans quelques temps et pour certains cépages dès 2014, la gamme s'appuyant actuellement sur chasselas, gamay, arvine, ermitage et pinot gris, sera complétée par de la durize donc, mais aussi du païen et de la syrah.

023   025   026

Autre aspect de la passion du vigneron, celle-ci faisant de lui une sorte de Sherlock Holmes des vignes, sa recherche assidue de la grosse arvine. Pour cela, il a arpenté toutes les vignes de Fully dès 2008, pour constater que, pour les producteurs locaux, ce cépage quasi endémique était considéré comme passé par pertes et profits de la viticulture moderne. Certes, quelques survivants, sous forme de treille le plus souvent, étaient encore identifiables, mais personne n'imaginait que cette variété participait, même modestement, de la réputation des vins valaisans. Au terme de cette période de prospection, Olivier Pittet identifie une soixantaine de pieds, parfois dans des parcelles de petite arvine. Il informe alors les instances locales, certain que chacun des responsables voudra soutenir la renaissance d'un tel patrimoine, mais cela ne viendra que plus tard (2012), après la parution du livre de José Vouillamoz et Giulio Moriando, Origine des cépages valaisans et valdôtains, qui déclenchera alors, l'intérêt d'un groupement de vignerons. Mais, entre temps, en 2010, Olivier a arraché une vigne de chasselas et planté de la grosse arvine, dont il avait fait, de sa propre initiative, multiplier les plants par un pépiniériste, non sans obtenir une autorisation spéciale, puisque la variété n'apparessait plus au catalogue des cépages locaux!... Quatre ans plus tard, le vigneron de Fully s'apprête à valider le fait qu'il soit bien le nouveau pionnier en matière de grosse arvine, en vendangeant ses premières grappes. Dès 2015, les tout premiers flacons ne manqueront pas d'interpeller ses congénères et certainement les amateurs de vins du Valais.

030   027   031

Vu la météo du jour, nous préférerons la petite terrasse sous la tonnelle à tout autre carnotzet (le caveau de dégustation, en patois valaisan), afin d'apprécier quelques cuvées du domaine. Tout commence par un beau Fendant 2012, "passé par un vieux pressoir vertical que j'aime beaucoup, dans le sens qu'on a la matière à bout de bras... même si c'est parfois laborieux avec quelques rebêchages..." Élevage à suivre sur lies fines pendant un an, mise en bouteilles sans filtration, non chaptalisé bien sur, levures indigènes uniquement. Un peu l'antithèse des vins de ce type dans la région.

019Belle Petite Arvine 2012, assemblage de trois parcelles situées dans des secteurs différents, pressurées en grappes entières, très peu de debourbage, levures indigènes. Longue fermentation jusqu'en février, très loin des habitudes souvent express du Valais. "J'ai eu la chance de l'obtenir sèche, ce qui n'est pas évident avec ce cépage capricieux, tant à la vigne qu'au cours des vinifications. Ici, la malo est faite." Élevage en barriques usagées qui viennent de chez sa voisine, Marie-Thérèse Chappaz. Olivier y trouve une légère marque du bois, mais c'est somme toute très relatif.

Le troisième blanc, c'est Ocres 2012, dont la teinte et les reflets suggèrent un pressurage de rouge. En fait, un assemblage de 30% de gamay pressuré, de la marsanne (ou ermitage), du pinot gris et un peu d'arvine et de savagnin (ou païen). Très joli vin, sorte de passetoutgrain, comme le suggère Olif!... Dans un registre aromatique très original, avec une belle richesse. L'élevage en fûts apporte du volume et une belle longueur, que le gamay et l'arvine tendent à dynamiser. Des vins d'un très beau millésime, indiscutablement, et Olivier précise que 2013 est de la même veine. Le pays a été largement épargné, vis à vis d'autres vignobles européens. Les maturités étaient très tardives, mais la patience fut récompensée. Du côté des rouges, le seul Gamay, que l'on peut découvrir dans les millésimes 2012, puis 2010, en attendant durize et syrah à venir. Le plus souvent, 100% gamay, si ce n'était quelques grappes de cépages blancs. Encore une très belle personnalité et un beau dynamisme en bouche.

Une belle découverte donc, que ce vigneron sensible et attentif à son environnement, ce qui s'explique aussi par sa formation en agrobiologie, dans le cadre de ce qui est l'équivent de l'INRA en Suisse, puis par son passage dans une école d'ingénieurs en gestion de la nature. S'installant en Valais, ce genre de postes étant largement comblés, il a finalement trouver un emploi dans le tertiaire, à Martigny, où un aménagement du temps de travail, du type temps partiel annualisé, lui permet de faire face aux différents travaux de la vigne et du vin.

Au final, pour une même journée, trois approches pour une même viticulture régionale. Des approches différentes, même si les sensibilités des uns et des autres suivent certains fils identiques. De toute évidence, ces encaveurs proposent les vins qu'ils aiment, même s'ils n'ont pas le même vécu et le même recul, démontrant là, à eux trois que la sincérité et les convictions nous entraînent, nous autres amateurs, sur des chemins passionnants, de par leur variété. La diversité prouve encore que la volonté de certains, de tenter d'uniformiser, ne serait-ce que leur propre production, millésimes après millésimes, n'est pas l'option dont on rêve, verre en main. Mais, nous sommes bon nombre à le savoir déjà...