La Tortola n'avait plus de secret pour nous, surtout après le coucher du soleil, lorsque le capitaine décida de reprendre la mer. La prolongation du séjour était due à sa perplexité quant à la météo du moment, autant qu'aux yeux verts de la jolie autochtone croisée dans un bar, sur la plage. Mais, il est vrai que les vents dominants contrariaient quelque peu les statistiques des pilot charts. Il valait mieux attendre que vents et courants soient en harmonie, pour remonter vers l'Europe, sur les rails du Gulf Stream.

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Onze jours plus tard, le ciel gris presque uniforme, ne nous offrait aucune trouée, qui eut permis de faire un point précis. Depuis le départ, ou presque, nous naviguions à l'estime, gardant un cap le plus précis possible, jour et nuit et appréciant la vitesse, pour calculer notre route. Nous nous succédions à la barre, nous couvrant chaque jour de vêtements de plus en plus chauds, en remontant vers le nord-est. Ils semblaient déjà loin, les jours où nous pouvions rester à la manoeuvre sur le pont, nus ou presque, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit.

"Qui à la barre? - Pablo, capitaine, bon pied, bon oeil!... - Avant longtemps, tu devrais apercevoir des formes sombres sur l'horizon..."

A peine une heure plus tard, les montagnes de l'Archipel des Açores sortaient des nuages. Dans moins de six heures, nous serons à Faial, dans le port de Horta.

"Rendez-vous chez Peter, capitaine, au Café Sport! - Garde ton cap et croisons les doigts, parce que le baromètre chute..."

Pour confirmer ses dires, il suffisait de passer quelques instants sur le pont, pour se rendre compte à quel point la mer devenait terne et les nuées de plus en plus sombres.

"Il faut réduire, tout le monde sur le pont!..."

Changer la voile d'avant devenait à chaque instant plus sportif, voire périlleux. Sans parler de la grand'voile, avec les prises de ris successives. La nuit paraissait tomber de plus en plus vite. Quelques cris pendant la manoeuvre, ne pas perdre l'équilibre en se campant fermement au sol, lorsque la mer croisée nous déstabilise à tout instant, comme dans une sorte de rodéo nautique. Le froid nous saisit désormais et nous ne rêvons que d'un grand bol de boisson chaude. C'est dans un de ces moments que la bôme se brise en deux morceaux!... Il nous faut de longues minutes pour rétablir la situation. Un équipier, Angelo, est blessé au bras. L'écoute de grand'voile et son chariot, dans un empannage sauvage, lui ont ouvert le cuir profondément. Bras cassé ou pas?... Moi-même, j'ai une belle bosse sur l'arrière de la tête, à cause de la bôme.

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"Tu n'as rien?... Non, ça va, capitaine - Prends la barre! Les autres, on met la trinquette à contre et on laisse filer vers l'ouest, comme ça, on va fuir la côte sans danger. Il faut que je soigne Angelo.."

Dormir fut impossible cette nuit-là, dans un tel charivari poisseux et froid. Et le vent qui montait encore, comme pour souffler sur les braises de notre peur. A tour de rôle, l'un de nous restait en veille, attaché à la barre, pour ne pas être emporté par les lames qui s'éfondraient sur le pont. Au matin, le spectacle de la mer au petit jour était dantesque. Des montagnes blanches nous entouraient, menaçantes et glaciales. Plus la moindre terre à l'horizon! Mais, un soleil blafard pointait et avec lui, l'espoir de nous situer sans trop de difficultés, malgré les mouvements désordonnés du bateau. Angelo, malgré sa blessure inquiétante, trouva la force de nous faire chauffer un thé brûlant. Celui-ci fit office de délice matinal, alors que nous l'aurions ignoré dans toute autre circonstance, à terre. Nous restâmes un jour complet en fuite, vers l'ouest. A la fin de la nuit suivante, nous avons pu, enfin, remettre le cap sur Faial, au moment où le vent s'essoufflait. Pédro en profita pour mettre une ligne à l'eau, dans l'espoir de pêcher une bonite à la traîne. Avant même le petit jour, nous nous glissâmes derrière l'abri de la haute digue de Horta. Un éclat de rire général se fit entendre lorsque Pédro remonta sa ligne : un joli thon de trois kilos pendait à l'hameçon!... Au moins, nous n'avions aucun doute sur le menu du jour!...

A midi, nous étions tous à terre. Angelo au dispensaire, habilement recousu. Il faisait presque doux, lorsque Peter, du Café Sport, nous offrit une bière, dont la mousse nous permit d'oublier quelque peu l'écume saline de ces deux jours.

"Vous avez eu de la chance!... C'est la queue du cyclone Karl qui a provoqué cette furie, pendant la nuit". Un frisson nous fit imperceptiblement et discrètement tressaillir, vite contrarié par un cri venu de la cambuse : "A table!"

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Au menu du soir, un aller-retour de thon rouge à la piperade et riz safrané, avec force piment d'espelette et chorizo cular. De quoi retrouver les sourires sur les visages éprouvés par cette petite quinzaine en mer!... Dans les verres, un grenache d'Ardèche de Jérôme Jouret, dont le nom chante comme un appel du large, pour les jours de vent fort, lorsqu'on quitte le port pour fuir la dépression : En avant doute 2011, au fruit délicat et à la précision d'équilibre remarquable. Pour illustrer toute l'intensité de certaines journées passées en mer et le plaisir tout aussi intense de retrouver les saveurs de la terre.

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Source : www.casasacorianas.com

Il sera temps demain, de découvrir le cratère dans les brumes atlantiques, le bocage îlien quadrillé par des haies d'hortensias en lieu et place de nos ronces, genêts, aubépine et sureau. Courir, peut-être, sur la plage de sable noir, à l'extrémité de l'île, surgie des profondeurs de la Terre, un jour d'éruption. Contempler en même temps l'immensité océane et ce phare détruit par la lave brûlante. C'était le temps ultime où les baleinières étaient encore construites sur le port de Horta, avant que les charpentiers de marine, connus pour leurs compétences, n'émigrent sous d'autres cieux et que le dernier veilleur, au sommet de sa tour de gué, chargé d'apercevoir le premier, sur l'horizon, le souffle du cétacé, ne finisse sa carrière, sa vie peut-être, dans un bar du port. Allez viens! Il faut que nous laissions la trace colorée de notre passage sur la digue...