En cette fin du mois d'avril, alors qu'une météo froide glace l'ambiance dans une bonne partie du vignoble continental, au point que la journée du 27, entre autres, fera date dans les annales douloureuses et noires de nombre d'appellations, pas seulement françaises, puisque Suisse, Italie, Espagne et même Sardaigne sont gravement touchées, pour ne citer que celles-là, la doyenne des AOP corses, Patrimonio, nous conviait à une dégustation quasi exhaustive de sa production récente.

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C'est en 1968 que Patrimonio est devenue la première AOC corse. Trois ans plus tard, apparaissait l'AOC Ajaccio, puis en 1976, Corse, Calvi, Coteaux du Cap Corse, Figari, Porto-Vecchio, Sartène puis, plus tard encore, les Vins de Pays de l'Île de Beauté et enfin, l'AOC Muscat du Cap Corse en 1993. Toutes ces appellations sont situées non loin de la mer, souvent sur les premiers contreforts de la montagne, rarement au-dessus de quatre cents mètres d'altitude. Cette histoire récente, qui mène à la transformation en 2008, du Comité Intersyndical des Vins de Corse en Conseil Interprofessionnel des Vins de Corse, s'appuie en fait sur une histoire millénaire, puisqu'on estime que la vigne à l'état sauvage est présente sur l'île il y a quatre ou six mille ans. Au 6è siècle avant JC, ce sont les Grecs qui font entrer la Corse dans la civilisation du vin. Le développement est assuré par les Romains au 3è siècle. Puis, la longue administration par les Toscans de Pise, puis les Génois, entre le 11è et le 18è siècle, y perpétue cette tradition viticole. La souveraineté française, à compter du 15 mai 1768, va encourager cette activité et tenter de développer l'exportation vers l'Italie notamment.

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Patrimonio, ce n'est pas moins de 426 hectares en AOC, répartis sur sept communes : Patrimonio, Barbaggio, Oletta, Farinole, Poggio d'Oletta, St Florent et Santo Pietro di Tenda. Le vignoble s'étend entre le désert des Agriate (désert, quel désert? comme nous verrons plus tard!) et le massif du Pigno. Il est ouvert sur le golfe de St Florent, à la base ouest du Cap Corse, mais quelque peu protégé par le Nebbio, qui comprend une série de collines calcaires près de la côte. Vous avez dit micro-climat?... On peut mettre ce terme au pluriel, tant la région offre de variété climatique. Comble de bonheur, les vignes de l'appellation sont plantées sur trois sols différents, ce qui participe à sa passionnante diversité : à l'est, les schistes du Cap Corse, à l'ouest, des sols granitiques et au centre, argilo-calcaire et molasses. Trois cépages dominent largement : le vermentino (ou malvoisie de Corse) pour les blancs, nielluccio (qui n'est autre que le sangiovese toscan) et le sciaccarello, qui s'accomode plutôt joliment du granite de la région de Casta. Bien sur, on ne peut passer sous silence quelques cépages moins connus, comme le bianco gentile (BG, cher à la famille Arena), ou d'autres tels que le minustellu (minustello) ou le carcaghjolu (carcajolo nero), qui pourraient bien refaire une belle réapparition dans l'éventail des vins de la région. Enfin, bien sur, il ne faut pas oublier le muscat petit grain, destiné à produire, pour l'essentiel, le vin doux naturel (muté) sur les 67 ha de l'appellation Muscat du Cap Corse. Mais, comme nous le verrons, d'autres approches voient le jour avec ce cépage (si ce n'est quelques assemblages en sec), comme autant de découvertes exaltantes. Enfin, quelques cépages "continentaux" sont aussi présents, comme la syrah, le grenache, le carignan voire même du sauvignon!...

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Autre caractéristique de l'appellation Patrimonio, celle qui est souvent mise en avant par les vignerons eux-mêmes, c'est sa dynamique. C'était là, la troisième fois que le syndicat local, présidé désormais par Mathieu Marfisi et presque tous les producteurs, proposaient cette journée portes ouvertes, à destination des professionnels (et assimilés), notamment les cavistes et restaurateurs de la région. Cette dynamique, elle est aussi due au phénomène de rajeunissement des cadres dans moult domaines du cru!... En effet, la jeune génération (voire la très jeune!) prend fait et cause pour le vignoble patrimonien et se tourne vers l'avenir, en prodiguant à l'ensemble un nouveau souffle. Le sirocco n'a qu'à bien se tenir!... Et ses confrères par la même occasion : libecciu, maestrale, tramontane et gregale. Vous l'aurez compris, le vent souffle (très) souvent en Corse, pour le plus grand bien de la vigne et des vignerons. Si bien que la plupart mise désormais sur un idéal sans doute pas si difficile que cela à atteindre ici : tous les domaines en agriculture biologique avant longtemps!... Et même si deux, voire trois générations cohabitent (non sans quelques éclats parfois, peut-être!) sous un même chai et dans les vignes!...

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Lors de cette journée, organisée dans le cadre de la Maison de Vins de Patrimonio (très discrète!) au coeur du village, il y avait matière à faire quelques découvertes enthousiasmantes. Bien sur, il y avait là quelques référents, avec les Arena Père et Fils, ou encore les domaines Leccia, mais d'autres aussi méritaient le détour. En premier lieu, Le Domaine Giacometti, situé à Casta, dans les Agriate, proposait deux gammes, avec le Cru des Agriate en blanc, rosé et rouge, issu de certaines parcelles et répondant aux critères de l'appellation. A noter aussi deux cuvées rouges en Vin de France : Sempre Cuntentu, pure sciaccarello, dynamique et fruitée, puis Sempre Azezzu 2014, composée de syrah et de grenache. Enfin, un "haut de gamme" en blanc et rouge, est intitulé Cuvée Sarah. Il s'agit là d'une sélection de vieilles vignes sur des parcelles bien distinctes. Plus d'infos à venir dans un prochain article consacré au domaine.

Jolie découverte également avec les vins de Stéphanie Olmeta, qui débordent de naturel!... Le domaine est en agriculture biologique et la règle veut que les cuvées sont produites sans intrant et très peu de sulfites ajoutés. Un blanc tendu issu uniquement de vermentino, deux rouges sur le fruit, issus de nielluccio, dont Les Copines d'Abord en 2016 et un très beau 2014. Enfin, un rosé de saignée 2016, nielluccio également, à la robe d'un rouge clair étonnant, particulièrement réussi. Du bel ouvrage et une piste à suivre indéniablement.

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Citons encore les vins du Domaine Santamaria, situé à Oletta, qui sera évoqué plus largement dans un futur article. Un belle double gamme, avec notamment la série dite Tranoï (entre nous en langue corse), pour laquelle les intrants sont très limités, le tout sous l'impulsion de Thomas, âgé de 27 ans, qui impulse une passion certaine, d'un bout à l'autre de la cave. A noter aussi de très beaux muscats... et un sérieux coup de gel (rarissime ici!) le jeudi 20 avril sur des sauvignons en bas de coteau, laissant le vigneron quelque peu désemparé!...

Très beau travail également chez Nicolas Mariotti Bindi, dont les vignes, à Oletta, sont plutôt sur des sols argilo-calcaires. Beaucoup d'expériences en cours pour ce domaine assez jeune. Du vermentino planté à 7600 pieds/ha, alors que le décret prévoit une densité autour de 4000 pieds/ha, des élevages innovants dans des oeufs en béton, des "vieillissements prolongés" et des vins monocépage issus de vignes plantées en coteaux. La gamme dite Mursaglia (parcellaires) est en tous points remarquable, tout comme le Porcellese rouge 2013, qui tend à démontrer le potentiel de garde du nielluccio. Un seul regret : n'avoir pu découvrir le domaine in situ, faute de temps... Mais, ce n'est que partie remise!...

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Après avoir apprécié comme il se doit le veau à la broche et sa succulente sauce aux oignons délicatement relevée, les chouquettes au chèvre et les beignets aux pommes poudrés de sucre glace, auxquels les gourmands ne peuvent résister (il faut dire qu'une telle journée est longue et qu'il convient de faire quelque pause et de se restaurer en profitant de la météo locale, façon presque estivale!), découverte des vins du Clos Marfisi, cher à cette famille dont les générations se succèdent (la cinquième désormais) avec passion et opiniâtreté, sur des terroirs absolument remarquables, dans un site que j'aurais l'occasion de découvrir et d'apprécier avant de partir. Ceux qui ont pu voir le dernier numéro de l'émission Des Racines et des Ailes consacré à la Haute-Corse, comprennent mieux ce dont je parle!... Désormais, même si le père âgé de 82 ans, se rend toujours dans les vignes escarpées et pas seulement pour apprécier le paysage, ce sont le frère et la soeur, Mathieu et Julie qui font bouger les lignes en prenant des initiatives en matière de vinification et d'élevage et qui pourraient bien montrer la voie à d'autres vignerons (rappelons que Mathieu est le président actuel de l'appellation). Une très belle gamme, complète et très en phase avec les terroirs locaux, avec notamment les Empiriques en blanc et rouge : L'Amphore 2016, du vermentino qui a macéré sur peaux pendant quarante jours, puis qui, après pressurage, a été élevé en amphore. Avec L'Amphore 2016, mais en version nielluccio, on marche là sur les pas de quelques grands crus de Toscane. A noter aussi, la Cuvée Julie 2016, composée de 90% de nielluccio et de 10% de vermentino, en pressurage direct, très réussie, avec un bel équilibre de matière, de puissance et de distinction. A suivre!...

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Mais, dans une telle journée, il n'est pas rare de découvrir quelque pépite!... Et celle-là fut, pour ma part, tout à fait inattendue. Bien sûr, je n'ai pas fait l'impasse sur les Muscats du Cap Corse, que proposent nombre de vignerons du cru, mais je ne cache pas une certaine réticence à multiplier les dégustations de ce cépage, notamment dans sa version VDN, tendant à uniformiser les expressions aromatiques et parfois (parfois seulement!) à empâter les papilles, sauf à en apprécier un ou deux verres sur une terrasse estivale, en goûtant un joli melon, par exemple, ou quelque tarte aux fraises parsemée de menthe sauvage.

Je ne peux donc que saluer la suggestion de Marie Maestrali - qui apportait son concours avec talent et passion, pour les aspects promotion et communication de cette journée proposée par le syndicat local (un grand merci au passage pour le judicieux programme de visites qu'elle m'a concocté pour les deux jours suivants! D'autant qu'elle m'a aussi véhiculé et montré comment on conduit façon Tour de Corse!...) - de découvrir les "muscats naturels" de Marie-Charlotte Pinelli, vigneronne d'à peine plus de vingt ans, dont j'évoquerai la passion et la détermination dans un prochain article. Pour l'heure, deux Muscats 2016 non mutés, c'est-à-dire, produits comme des liquoreux, sur la base de raisins surmuris (19° naturels) voire passerillés pour le second. De l'or en barre et un talent certain, pour des vins issus de vignes plantées sur calcaire, à Oletta. Une jolie idée que de l'inviter à cette manifestation, en attendant que son projet en cours d'installation, ne s'étende aux blancs et rouges de l'appellation. Il faudra être patient, puisque les vignes ne seront plantées qu'en décembre prochain, du côté de Casta. En tout cas, cette façon ancienne de vinifier le muscat méritait d'être remise au goût du jour. Son 2015 a connu un franc succès et les quelques trois mille bouteilles de 2016 vont sans doute suivre le même chemin de la renommée. Je vous aurais prévenus!... De toute évidence, la démonstration qu'il faut rester ouvert, lorsqu'on part à la découverte d'une AOC comme Patrimonio. Gageons que la Corse pourrait bien nous réserver quelques belles surprises du même ordre. A suivre, verre en main!...