Depuis le temps que les voyageurs de Vigne'Horizons m'en parlaient!... Et si on allait à Bordeaux?... D'accord!... Cap sur le Médoc donc, pour essayer de (re)découvrir cette région qui collectionne les crus prestigieux, les façades de pierres blanches, les jardins à la française ou à l'anglaise, les allées de graviers blancs peignés avec amour, les portails de fer forgé comme sur l'étiquette, derrière lesquels, quelques personnalités locales passent l'année à se regarder en chiens de faïence, avant de se retrouver, l'été, au bord du bassin d'Arcachon, pour partager des chipirons à la plancha, dans le souffle léger de la brise marine estivale et iodée!... Slurpique!... Ah!... J'allais oublier!... Ce Médoc cache parfois (pas aussi bien que le paysage pourrait le laisser supposer) des situations difficiles (et même pour certains GCC et étiquettes prestigieuses!) et des vignerons qui se battent au quotidien, pour organiser leur survie et étonner les amateurs!...

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En ce mercredi, c'est la première journée où l'hiver a raté le réveil!... Pas nous, heureusement, bien décidés a profiter des 20° annoncés par la météo. Il est à peine plus de dix heures, lorsque nous franchissons le premier portail, à quelques encablures de Pauillac, où le classement de 1855 a décerné moult prix d'honneur et d'excellence, de par la volonté impériale.

Le thème du jour avait pour but de montrer aux participants, le Médoc aux deux visages. Du moins, ceux que nous avions choisis. A savoir un Grand Cru Classé d'une appellation communale prestigieuse, dans une démarche innovante pour la région, ambitieuse, voire courageuse et une propriété en devenir, portée à bout de bras, par un vigneron passionné, qui travaille en solo, mais pas sans idées, ni détermination. Il s'agissait donc là de deux portraits, qui en faisaient peut-être oublier d'autres : les Crus Classés conventionnels, notamment dans leurs choix, ou encore les Crus Bourgeois, tous incontournables piliers du commerce médocain et du négoce bordelais, en même temps que de nos foires aux vins gédétesques!...

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~ Château Pontet-Canet ~

Une visite et une rencontre inscrites de longue date, sur mon carnet. En cette journée, le paysage de croupes de graves, typiques du Médoc, est rasé de près, taille terminée, à jour. De l'une des fenêtres de la grande salle de réception de la vendange, donnant sur le vignoble, on aperçoit les chevaux au travail. En effet, ce 5è Grand Cru Classé, dont chacun admet que le niveau actuel se situe plutôt au troisième, voire au second échelon du palmarès, non content de se convertir (le terme est peut-être mal choisi...) à la biodynamie, sous l'impulsion de son régisseur, a pris depuis 2008 un virage qui doit le porter vers l'excellence : le travail des sols et à la vigne, avec le cheval et uniquement avec le cheval!... Soyons clairs : pour Jean-Michel Comme, cela reste un objectif, avec ses étapes, ses paliers. Mais, dès la fin 2010, le château (et ses propriétaires) devrait en savoir plus sur la façon d'atteindre cette sorte de Graal, qui ne sera en fait, qu'un juste retour du bon sens vigneron!...

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Il faut dire que Jean-Michel Comme, ingénieur de formation, est surtout fort de son bon sens scientifique. Il est rigoureux, pragmatique et pas du genre à se raconter des histoires!... Cette orientation vers la biodynamie (dès 2004 au château) se fait sans les facettes teintées d'ésotérisme qui, selon lui, desservent la méthode. Ce mode de culture, il l'applique avec son épouse (voir son blog), sur le domaine familial, au Château du Champ des Treilles, à Sainte Foy la Grande, depuis une quinzaine d'années. Si bien, qu'au moment de la conversion totale du vignoble du Château Pontet-Canet, en 2005, il ne part pas dans l'inconnu.

Malheureusement, au cours de ces premières années, où l'on progresse marche après marche, survient 2007 et ses pluies printanières abondantes. Le mildiou s'attaque à tout le vignoble de la région comme rarement. La plupart des grands domaines perdent une partie de la récolte. A Pontet-Canet, il s'agit alors de sauver ce qui peut l'être du millésime, sous la pression financière et sociale (50 salariés) que l'on imagine aisément. Au coeur de l'été, le propriétaire décide alors d'une pause. Trois traitements chimiques en quinze jours permettent de stopper la débâcle. Il y aura donc du 2007 au château!... Mais pour la conversion, il faut recommencer à zéro... Sans doute, avec le recul de trois années, une telle décision ne serait plus prise aujourd'hui. D'autant que, paradoxalement, le vin de ce millésime est un des meilleurs du cru!... Ce qui, semble-t-il, ne manque pas d'interpeller les grands domaines voisins. Faut-il y voir les raisons qui motivent tous ces essais de culture en biodynamie réalisés çà et là, à grand renfort de communication bien orchestrée, avant même qu'ils ne débutent?... Un aspect du quotidien médocain, qui ne manque pas d'agacer passablement Monsieur Comme!...

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Il faut dire que le régisseur de Pontet-Canet est un peu à vif, surtout lorsque l'on rentre dans le vif du sujet!... Il a connu des heures sombres qui ont certainement aiguisé sa sensibilité. Il reste vigilant à ce qu'on dit de Pontet-Canet, surtout parce qu'il ne laisse rien au hasard, au moment où d'autres tentent d'exploiter le filon... Pour le château, le défi est immense!... Le projet étant de, non seulement convertir 81 ha (62% cabernet-sauvignon, 32% merlot, 4% cabernet franc et 2% petit verdot) à la biodynamie, ce qui est désormais fait, mais de travailler avec le cheval toute l'année, sur l'ensemble du vignoble!... A noter qu'il s'agit là quasiment de la surface totale des vignobles bio du Médoc (sauf quelques petites exceptions), à laquelle il convient d'ajouter désormais, le Château Sénéjac, cru bourgeois du Pian-Médoc, avec 40 ha en conversion bio depuis un an, avec le soutien de Pontet-Canet.

Dès 2008, sous l'impulsion même de la famille Tesseron, propriétaire depuis 1975 (après les Cruse et les Pontet), la question est posée : et si l'on faisait appel au cheval?... Passés les instants de stupeur, Jean-Michel Comme se met au travail. Il faut tout (ré)apprendre!... Et pour lui, pas question de se contenter de demi-mesures et de s'armer des outils du grand-père, que l'on trouve à vingt euros, dans les brocantes du secteur!... Il s'agira d'une orientation voulue, dans sa complétude. C'est un projet unique en France!...

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Il faut donc, d'abord, savoir de quoi on parle. Partir de quelques postulats. "Après quarante ans de dispersion de produits phyto-sanitaires divers et autant de passages de tracteur, le sol est mort!... Selon des sources INRA, c'est le cas de 70% des sols agricoles français!", nous rappelle Jean-Michel Comme. Le compactage de ces sols n'est pas le moindre mal. En plus, dans le Médoc, avec la densité du vignoble et donc la largeur des rangs, les tracteurs-enjambeurs sont de plus en plus lourds (grosses cuves pour traiter, grosses turbines pour plus d'efficacité), mais gardent fatalement leurs roues étroites. Effet compactant de ces engins : 2 kg/cm²!... A comparer aux 250 gr/cm² pour un homme et aux 800 gr/cm² pour un petit tracteur qui travaille le sol. Or, ces traitements représentent 80% des passages!... Soit, trois ou quatre passages de tracteur pour deux passages du cheval, si on ne choisit pas cette complétude!... Vous avez dit cohérence?...

Autre aspect important : comment travailler et avec quoi?... Si l'on veut travailler toute l'année avec le cheval, la nécessité de disposer d'outils modernes s'impose vite. L'ouvrier agricole, aujourd'hui, ne veut plus faire quinze kilomètres par jour dans le rang, derrière le cheval. Il faut donc lui donner les conditions de confort et de "pénibilité" compatibles avec l'époque actuelle. Celles-là même qui lui permettent aussi d'adhérer pleinement à la méthode, au-delà d'une supposée passion. Ces matériels n'existant pas (encore?) sur le marché, il a fallu se transformer en Géo Trouvetou, version médocaine, imaginer, souder, équiper... Le résultat est impressionnant d'ingéniosité et d'efficacité!...

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Il a donc aussi fallu recruter des chevaux!... Il existe même un mercato du cheval de trait!... Ceux-ci sont au nombre de trois, de race bretonne. Pour la première année, en 2008, les deux premiers chevaux ont travaillé sur sept hectares. Il ne s'agissait que de travailler les sols. Dès 2009, les mêmes parcelles ont également été traitées avec le cheval et donc zéro passage de tracteur pour celles-ci!... Pour 2010, Jean-Michel Comme et son équipe, ont la conviction de pouvoir travailler huit hectares avec un cheval, tout compris, en respectant l'animal. Donc,  cette année, ils se mettent en condition de cultiver 24 ha avec le trio actuel et... trois personnes compétentes!...

Dès 2011, le trio devrait devenir un quarté, du fait que le bâtiment qui est dédié aux chevaux peut être aménagé sans difficultés. Au-delà, c'est une autre histoire!... Une décision sera prise en 2012, certainement. Mais, le calcul est simple : 80 hectares = 10 chevaux!... Cela implique la construction de nouveaux boxes, d'un nouveau bâtiment d'exploitation, de logements et locaux divers... Énorme!...

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Bien sûr, au cours de cette visite, il fut aussi question de vinification, d'élevage et des choix qui président ici, tous empreints d'une logique artisanale et pragmatique, s'accommodant au mieux de la norme économique locale. A la vigne, respect de chaque cep, sans la moindre agression. "On essaie d'avoir des relations pacifiées avec la vigne!..." Pas de rognage, pas d'effeuillage, pas de vendanges vertes!... Il s'agit bien de transcender, de sublimer le terroir et de tendre vers un grand vin, en se donnant un autre niveau d'exigence et tenter de donner de l'émotion au dégustateur. Jean-Michel Comme sait bien ce qui fait la différence entre courir un marathon en 2h30 (faire un grand vin) et le courir en 4h (faire un très bon vin)!...

Au chai, l'intervention humaine est souvent préférée aux techniques les plus pointues, apparues ici ou là. Des mains féminines à la table de tri, à la surveillance des cuves de vinification par un ouvrier du chai, plutôt que de donner une confiance aveugle à un tableau de contrôle des températures électronique, l'homme a ici, une place essentielle!... Après tout, deux cuves de cabernet-sauvignon peuvent avoir des caractéristiques différentes et les températures de fermentation supporter une certaine modulation, d'un contenant à l'autre. On notera au passage le magnifique cuvier, millésimé 2005 et composé de cuves tronconiques en béton, qui s'est substitué au vénérable cuvier bois classique. Quant à l'inox, il ne fait plus partie du paysage, à Pontet-Canet!...

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On ne peut passer quelques heures avec Jean-Michel Comme, sans penser à Olivier Cousin, paysan-vigneron en Anjou. Certes, le contexte n'est pas le même, la culture régionale et viti-vinicole non plus. L'un s'appuie sur une solide formation scientifique, l'autre est largement autodidacte. Et puis, le Médoc n'est pas le Layon! Mais les constats et une certaine philosophie de vie, qui tendent à les orienter vers une meilleure osmose entre l'Homme et la Terre, les rapprochent inévitablement.

Pour nous, visiteurs, la seule note discordante du jour, si je puis dire, a tenu dans la dégustation qui ponctua la visite... Nous nous attendions à découvrir le millésime 2008, si ce n'est 2009 et il ne fut question que de... 2002!... Un indiscutable représentant de l'ère du tout chimique au domaine, alors que celui-ci est résolument tourné vers un autre avenir!... Curieux... On peut certes donner toutes les vertus à cette bouteille, mais j'y vois là une sorte de faute de goût. Gageons que dans quelques semaines, tous les visiteurs ne seront pas au même régime!... Merci quand même, Monsieur Comme!...

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A propos de régime, nous entretenons le nôtre à Bages, au célèbre Café Lavinal, où nous avions donné rendez-vous à Patrick Grisard, avec qui nous allons pouvoir découvrir d'autres facettes du Médoc. Ne cherchez pas le portail du domaine, il n'est pas encore posé!... D'ailleurs, vingt minutes de route séparent les vignes de Cissac-Médoc du chai actuel, situé à Moulis, ce qui apporte de la complexité... au quotidien!... Mais, il y a là, de la vie et de l'espoir!...

~ Château Cornélie ~

C'est l'histoire d'un domaine médocain qui n'en a pas!... Ou alors, juste celle de son "inventeur" de vigneron, jeune quadra dynamique, volontiers rieur, un rien joueur et peut-être jouisseur, à ses heures!... Et à peine plus de deux décennies à se forger une expérience aux coeurs de grands domaines, tel Yquem, soi-même, ou d'autres, moins connus, comme Sénéjac (tiens donc!). Rieur aussi, parce que la vie assène parfois des coups terribles, qui vous laisseraient volontiers sur le carreau, si vous n'aviez pas ces ressources insoupçonnées qui permettent de continuer à aller de l'avant.

Château Cornélie a donc vu le jour en 2005. Inutile donc de le chercher dans un quelconque palmarès historique!... Et comme Patrick Grisard n'est pas du genre à tenter, coûte que coûte, d'intégrer des supposées hiérarchies, très souvent destinées à satisfaire, en premier lieu, l'ego des propriétaires, vous avez peu de chance de le voir s'étendre sur le sujet!...

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Actuellement, le domaine se compose de deux parties distinctes, en terme de parcelles de vignes, voire de trois. Mais, il est trop jeune pour ne pas s'inscrire dans une sorte de mouvement perpétuel. Le vigneron de Cissac se projette volontiers vers l'avenir, mais il sait trop bien à quel point, il faut savoir s'adapter et faire face aux évènements. La vérité du dernier millésime n'est pas forcément celle de celui qui est en gestation.

A Cissac-Médoc, il nous montre ses terres!... Un sol argilo-calcaire, avec par endroit, beaucoup de calcaire, ce qui pourrait lui réserver quelques surprises... Il y a là 2,36 ha de merlot, qu'il a convertis à la biodynamie en 2009, comme toutes ses vignes. A moyen terme, deux autres hectares sont prévus pour une plantation future et la construction d'un chai bio-climatique tout neuf. Celui-ci en est encore au stade des études sur plans. Objectif : disposer de ces installations pour les vendanges 2012. D'ici là, vinifications et élevages se dérouleront toujours à Moulis.

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Les autres vignes, en fermage, sont situées sur la commune de St Sauveur, soit au total 5,40 ha sur deux secteurs. On y trouve à peu près 40% de sols sablo-graveleux et 60% d'argilo-calcaire. Pour ce qui est de l'encépagement, on dénombre 60% de cabernet sauvignon et 40% de merlot, plantés à une densité de 8300 pieds/hectare environ. Il faut noter que la proportion des cépages s'est inversée, en terme de quantité de vin pour 2008, du fait des cabernets peu producteurs et des options prises par le vigneron. Ce qui devrait se confirmer avec 2009, où les merlots pourraient atteindre 80%, si toutes les cuves sont retenues pour le "grand vin"!...

Les rendements s'inscrivent actuellement dans une baisse régulière, due surtout aux corrections apportées à la vigne, passant de 40 hl/ha en 2005 à 21 pour les deux derniers millésimes. Une tendance qui devrait s'inverser petit à petit, pour revenir à un niveau plus viable.

Nous nous sommes donc permis le luxe d'une verticale intégrale de Château Cornélie!... Trois millésimes disponibles, c'était un moindre risque!... Le 2005 s'appuie sur les qualités intrinsèques de l'année. Une bonne tenue, de la rondeur, un abord assez facile... Il semble entrer dans une phase d'évolution tertiaire et doit se glisser à table sans difficulté. Avec 2006, nous percevons la tendance nouvelle apportée par le vigneron : couleur profonde, plus de chair, un volume qui répond à l'élevage. Des fruits compotés, des notes épicées... La présence du bois neuf doit se fondre, pour nuancer cette mâche ferme et solide. Le 2007 est d'une superbe couleur cerise noire, intense. Là encore, une marche est franchie, avec un plus de complexité et un boisé légèrement plus en retrait. Le vin est doté d'une belle fraîcheur et se montre assez disponible, malgré le potentiel de garde évident. Belle expression tonique!... Nous terminons par Amabilis Vinea 2006, une cuvée qui ne sera pas proposée chaque année, une sorte d'exception régionale!... La rondeur, la chair et une belle densité en font un vin de plaisir. Le vin des amis, chers à Patrick Grisard!... A noter que 2008 sera mis en bouteilles très bientôt et disponible dans les prochaines semaines. Si vous passez dans la région, vous pourrez le découvrir lors des portes ouvertes du domaine, les 10 et 11 avril prochains. Et sans doute, à St Jean de Monts, au Chai Carlina, deux mois plus tard. Quant à 2009, c'est une autre histoire!...

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Façades blondes, soleil couchant, le Médoc nous laisse un peu songeur, au moment de partir... Un monde de grands vins, ou de très bons?... Puisqu'on vous le dit!... Un univers de passion?... Certes!... Mais, avec des façons de la vivre aux antipodes. Deux visages et des regards qui ont du mal à se croiser. En tout cas, il ne faut ignorer ni l'un ni l'autre, au moment de visiter la région. Comme partout, ou presque, le monde viticole médocain est multiple, pluriel. Ce serait dommage de feindre de l'ignorer!...