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La Pipette aux quatre vins
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10 octobre 2020

Corse : renaissance à Bonifacio

Dans le cas des vignerons de Bonifacio, les trois mousquetaires sont bien quatre, du moins sur le papier, même si l'un d'eux (et ses vignes!) est plus figarais (habitant de Figari) que bonifacien. En même temps, le plus figarais d'entre eux évolue bien, depuis quatre ou cinq ans, sur Bonifacio. Vous me suivez?... Et peut-être qu'avant même que vous ayez terminé la lecture de cet article, un autre figarais se lancera dans l'aventure du renouveau de la viticulture bonifacienne. En Corse, tout n'est pas toujours très simple...

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~ Domaine Buzzo-Bunifazziu ~

Indiscutablement, le Domaine Buzzo est en capacité de revendiquer une dimension patrimoniale. A Bonifacio, les archives révèlent qu’un vigneron du nom de Buzzo vivait là, sur ces mêmes terres, dès les années 1700. Preuve, s’il en est, que la vigne est une vieille histoire, ici. D’ailleurs, Thierry Buzzo vous propose vite de grimper sur son petit véhicule électrique de golf, afin de découvrir la propriété familiale et notamment, quelques-uns des vestiges de pressoirs antiques éparpillés dans le paysage. Ils sont taillés dans le calcaire, on leur donne plusieurs centaines d’années (700, 800 ans?) et doivent être l’œuvre des Pisans ou des Gênois, on ne sait pas vraiment ! Sans oublier ce talus où apparaissent des traces de cendres provenant d’une éruption ancienne, ou cette liane poussant dans un chêne vert, qui serait une variété de cépage pré-phylloxérique (brusciane ? brustianu ?)… dont profitent les oiseaux.

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Thierry Buzzo est âgé de neuf ans quand son grand-père décide d’abandonner la viticulture et d’arracher les vignes, sauf une petite parcelle complantée, qui lui permettra de vendre localement quelques dames-jeannes et autres bonbonnes. Il faut dire que, dans ce secteur, on peut parler de polyculture, puisqu’on trouve des oliviers, des figuiers, de l’élevage, du blé et de l’orge plus anciennement. Sans doute un peu à l’image de ce qu’on faisait déjà au XVè ou au XVIè siècle. En 2009, nait le projet de replanter progressivement, dans le but d’une nouvelle commercialisation, avec mise en bouteilles. L’année suivante, la première parcelle de vigne réapparait sur la commune de Bonifacio.

Actuellement, le domaine compte 10,5 ha sur cinq parcelles distinctes plantées entre 2010 et 2014, réparties dans un paysage à la biodiversité protégée. Elles portent, les cuvées également, les noms de Ciafara (plantée de sciacarellu et niellucio), Cian di Fossi (ministellu), Roca Gianca (vermantino) et Biginti (25 ares de barbarossa). Le terroir est très hétérogène, peu comparable à celui de Figari, que l’on considère plus uniforme. Les blancs, surtout le vermentino, sont plantés sur les parcelles les plus argilo-calcaire (suite, notamment) aux conseils éclairés d’un éminent vigneron bourguignon, en vacances en Corse), l’une d’elles est résolument crayeuse dans la partie haute. Parfois, on trouve une variété jaune de marne quasi affleurante, qui convient au minustellu. Dans certains endroits, des carottages ont révélé des calcaires à quartz, d’autres sont coquillers, les fossiles d’oursins n’étant pas rares.

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Le vigneron de Sant’Amanza n’a pas encore beaucoup de recul et juste quelques millésimes pour évaluer la richesse de ses parcelles. Mais, il en capte certainement dès maintenant la diversité et le potentiel. Il imagine également que ces expressions si particulières à ce lieu ne peuvent souffrir d’un interventionnisme débridé, mais qu’elles se révèleront en se rapprochant le plus possible de vinifications naturelles, de la non utilisation d’intrants divers et variés, dans la recherche d’une originalité propre à ce terroir. Ici, le vent, le soleil, la mer sont les vecteurs de l’aromatique des vins. Et peut-être même les âmes anciennes qui peuplent encore ces parages, inspirant joliment les habitants… Voyez ces pierres blanches qu’U Libeccio, le fort vent d’ouest, déplace parfois...

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~ Domaine Zuria ~

Bonifacio était, au fil du temps, descendue si bas ! Pourtant, en 1850, on ne comptait pas moins de 450 hectares de vignes sur le « Piale », sorte de causse bonifacien. Mais, la crise du phylloxera, à partir de 1870, puis les conséquences de la Première Guerre Mondiale mirent le vignoble local en difficulté. Il ne fera que péricliter jusque dans les années soixante, si bien qu’en 1980, il n’y a plus un seul vigneron à Bonifacio. Néanmoins, en 2010, Nadine et Christian Zuria se lancent dans une nouvelle aventure, alors même que sans concertation, deux autres vignerons développent un projet voisin : faire renaître le vignoble, sur ce terroir si particulier. Une façon aussi de rendre hommage à ceux qui reposent dans le caveau familial (qu’il n’est pas rare, en Corse, de trouver au cœur des terres familiales), tout proche, jusqu’aux arrières-arrières-grands-parents. Sans oublier l’oncle de Christian, Dominique, dernier pialincu muletier, selon le nom que l’on donnait à ceux qui montaient travailler sur le Piale à dos de mulet, qui lui légua ses terres, afin qu’il les rende de nouveau agricoles. Et pourquoi pas avec de la vigne ? Dix ans plus tard, on peut affirmer que le projet a abouti, non sans efforts et moyens, tant la gageure s’avérait un véritable défi. 

Zuria-Stintinu

Le domaine compte actuellement une douzaine d’hectares répartis en trois secteurs principaux : 6 ha à Spinella, 3 à Stintinu (Maora) et 2 à Musella (Crocci). Mais, à l’instar des héros d’Alexandre Dumas, il en existe un quatrième, dans la région de Porto-Vecchio, Santa Giulia, où l’on trouve un hectare de vermentino sur un terroir granitique, qui produira ses premiers jus cette année. Christian Zuria est, par ailleurs, agrumiculteur et très engagé dans la production de la clémentine corse, mais animé d’une volonté à toute épreuve, dans le but de replanter de la vigne ici et de contribuer à redonner vie au vignoble bonifacien, afin qu’il retrouve au passage sa notoriété oubliée.

En découvrant le parcellaire du domaine en compagnie de Romain, jeune bourguignon natif de Nuits-Saint-Georges, arrivé au début 2020, on devine très vite toute la richesse de l’ensemble, où chaque parcelle a été gagnée sur le maquis. Crocci, proche des installations du domaine, qui laisseront bientôt place à une cave moderne, implantée au cœur des vignes, est un clos entouré de mûrs formés de cette pierre blanche si présente dans le paysage. Il y a là deux hectares de vermentino, bianco gentile et genovese, presque de quoi composer un cru, dont 2019 est la toute première version prometteuse. Non loin de là, une piste nous amène à Stintinu, sorte de belvédère dominant le golfe de Santa Manza et la plage de Maora, où l’on imagine aisément l’influence maritime sur ce lieu. On qualifierait volontiers cet espace de paysage de rêve, si ce n’était les filets verticaux posés sur les rangs les plus exposés, afin de lutter contre les pluies violentes, la grêle ou les vents forts. L’histoire de Bonifacio nous rappelle qu’en 1890, deux tempêtes extrêmes et successives mirent à mal le vignoble, sans en oublier d’autres plus récentes.

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Ici, le choix des cépages a sans doute été guidé par le cœur et l’attachement à quelques traditions, On y trouve 90% de sciacarellu, emblématique de la famille et 10% de moresconu, une variété ancienne quasi endémique de l’extrême sud de la Corse. Il ne faut franchir qu’une courte distance pour atteindre un vallon démontrant tout l’attrait du secteur : un versant, composé de ces sols calcaires caractéristiques, fait face à celui dont la composante granitique apportera sans doute une variété d’expression captivante. En descendant vers l’emplacement où se situe la future cave, Spinella, nous retrouvons les cépages corses classiques : vermentino et niellucio, qui ne tarderont pas à apporter toute la variété à la gamme.

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Celle-ci s’appuie actuellement sur des rosés et rouges à base de sciacarellu, dont un frais, léger en couleur, qui se veut une alternative aux rosés et blancs très présents sur le marché. Rappelons que toutes les parcelles ont été intégralement démaquisées et qu’elles sont conduites en bio (agrément Ecocert), avant une évolution probable vers la biodynamie à terme et des choix de vinifications moins interventionnistes.

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Le Domaine Zuria est donc une des composantes viticoles locales tournées vers le futur. En fait, un trio de structures, avec des approches nuancées, qui vont s’exprimer différemment. Nous parlerons sans doute bientôt de toute la diversité bonifacienne, nuancée également, en attendant une démarche identitaire (une AOP peut-être ?), qui pourrait surgir comme une évidence, pour peu que les instances, à tous niveaux, admettent la légitimité de celle-ci.

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