Sardaigne : un an d'un vin, d'une vigne, selon Alessandro Dettori
Comme d'autres en même temps que lui, j'ai contacté Alessandro Dettori, vigneron de Sardaigne, afin d'évoquer les vendanges 2026. Mais, sa réponse au-delà des mots, nourrit sa newsletter avec talent, sensibilité et originalité. En fait, plus que quelques anecdotes propres à cette période de cueillette, c'est de la vie d'une année dans ses vignes de Badde Nigolosu, sur la commune de Sennori, dont il est question et qui est décrite et reprise ci-dessous. Passionnant!...
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Chères amies, chers amis,
Cette année, je ne vous raconte pas les vendanges seul. Nous vous les racontons ensemble, mon équipe et moi, avec les messages que nous nous sommes envoyés chaque jour entre la vigne et la cave. Des messages courts, parfois quatre mots. Mis bout à bout, ils forment le film d’un millésime comme nous n’en avions jamais vécu.
OCTOBRE 2025. Les brebis - « Il y a les brebis dans la vigne. » ANTONIO, 10 OCTOBRE, 14 H 11
Tout commence ainsi, comme chaque automne. Les brebis pâturent la prairie que nous avons semée entre les rangs il y a dix ans et que nous n’avons jamais ressemée depuis. Personne ne peut encore le savoir, mais en août cette prairie sera l’une des rares choses encore vertes sur la colline.
FEVRIER.- Le vent salé
Puis l’eau arrive, en abondance. Entre décembre et mars tombe une grande partie de la pluie de l’année, et la terre est gorgée d’eau. Je décide d’attendre : entrer dans les vignes avec les tracteurs sur un sol pareil, c’est le tasser, refermer pour des années les petits espaces où passent l’air, l’eau et les racines. On ne fait que de petits travaux.
Le 11 février arrive la Maestralata. Dix jours de vent du nord-ouest, 86 millimètres de pluie et, le 12, des rafales à 107 kilomètres à l’heure. C’est un vent de mer, salé. Les vignes sont nues et presque sans plaies de taille fraîches, car la taille n’a pas encore commencé. Les plaies de taille sont la porte d’entrée des maladies du bois, et la pluie en disperse les spores. Cette année, ces portes étaient presque toutes fermées.
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24 FEVRIER. - Les sécateurs
Le vent tombe et une fenêtre de douze jours sans pluie s’ouvre. Le 24 au matin, les sécateurs retournent dans les vignes : Gianni nous prévient tout de suite que ceux qu’il utilise avec Giovanni ne coupent plus bien, il en faut de nouveaux. La taille dure un mois.
« Natascia et moi, on avait fini de tirer les bois, il ne reste plus qu’à attacher 10 rangs au Belvedere. »
ILARIA, 31 MARS
JUIN - La dernière pluie
De juin à septembre, il tombera 14,5 millimètres à Badde Nigolosu. En septembre, presque rien: 0,4.
« Bonjour, il y a un peu de vent. Tu peux vérifier sur l’appli si je peux traiter ? » NICOLA, 11 JUIN, 6 H 59
On traite au soufre, tôt le matin, et seulement quand l’air est immobile, pour que le produit aille sur les feuilles et non dans le vent.
« Il y a beaucoup de feuilles comme ça dans le Retagliadu Su Pirastru. ANTONIO, 1ER JUILLET
«J’en ai compté 83 sur 29 hectares, ne t’inquiète pas, nous sommes plus rapides que le mildiou»
ALESSANDRO, 1ER JUILLET
Le mildiou se trouvait sur deux feuilles d’une petite vigne de Retagliadu Nieddu, dans une zone humide.
« Ici au domaine il fait chaud, tu peux vérifier si on peut commencer à traiter ? »
NICOLA, 3 JUILLET
Je regarde les vignes : un peu d’oïdium arrêté depuis longtemps sur quelques grappes, un peu de mildiou sur les feuilles, mais la pression est très faible. Rien d’inquiétant. À partir de ce jour, on traite jusqu’à 11 h, puis de 16 h jusqu’à la nuit. Sur toute l’année, nous utiliserons à peine plus d’un demi-kilo de cuivre par hectare. Imaginez un petit sachet de farine de 500 g, réparti sur la surface d’un terrain de football et demi.
JUILLET - La brise
Le 14 et le 16 juillet, l’air atteint 38 degrés. Mais presque chaque après-midi le vent tourne et arrive du golfe de l’Asinara. C’est notre brise, elle a toujours été là. Cet été, nous avons appris à l’attendre.
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10 AOUT - Ne découvrez pas les grappes
Dans la liste des travaux viticoles d’Antonio, il est écrit « effeuiller les vignes ». C’est le geste de chaque été : enlever les feuilles sous les grappes — pas celles qui couvrent les grappes, mais celles juste en dessous — pour favoriser l’aération. Le 10 août, je demande de n’effeuiller que les vignes très feuillues, « en évitant l’exposition directe des grappes au soleil ». Au final, nous touchons une centaine de ceps, pas plus.
Une grappe au soleil peut être de plus de dix degrés plus chaude que l’air. Et une baie découverte d’un coup n’a pas le temps de s’y habituer.
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Le 24 août, nous mesurons les sucres dans vingt et une parcelles : dix-huit sont déjà à 24 degrés Brix ou plus. Le Moscato affiche 28,6. Entre le Vermentino du Belvedere et celui du Dettori Bianco, il y a presque cinq degrés d’écart.
Le soir du 25, je donne pour consigne de préparer l’égrappoir hors du tunnel, pour ne pas faire perdre sa fraîcheur à la cave, où les vins reposent à 16 °C.
27 AOUT - La nuit la plus chaude
Deux semaines après ce message, l’air touche 39,1 degrés, la valeur la plus élevée de l’année. La nuit, un vent chaud de sud-est souffle et la température ne descend pas en dessous de 29,9 degrés. C’est la nuit la plus chaude d’un été qui en a compté trente-cinq au-dessus de 23.
Et pourtant, entre les rangs, il reste du vert. Peu, mais il y en a. Et au-dessus des grappes, il y a encore les feuilles.
31 AOUT - C’est parti !
On commence par le Belvedere : c’est le Vermentino du 18 Settembre. Puis, jour après jour, les autres vignes de Vermentino pour le Dettori Bianco. Le 4, le Moscato pour le Moscadeddu ; le 7, la Monica pour le Chimbanta.
« Le pressoir vient de démarrer. » — ANTONIO, 7 SEPTEMBRE, 9 H 29
Le 18 Settembre quitte ses pellicules, et la même cuve, ce jour-là, se remplit de Monica.
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Le 8 et le 9 septembre, le Pascale pour l’Ottomarzo. On travaille le matin et on s’arrête vers une heure : les vendangeurs finissent à 13 h 20 le 8, à 12 h 50 le 9. Ce jour-là, par 32 degrés, on récolte aussi le Tuderi.
10 SEPTEMBRE - La chaleur retombe
Le 10, la maximale descend à 24 degrés. C’est le moment qu’attendait le Retagliadu Nieddu. Le Tuderi, puis le Tenores, en trois journées.
« À quelle heure finiront les vendangeurs ? Aujourd’hui, ils ne sont que 7. »
NICOLA, 14 SEPTEMBRE
Le 24 août, le Dettori faisait partie des vignes les plus avancées en sucre. Nous l’avons récolté en dernier, le 15 et le 16 septembre. Le sucre dit à quel point un raisin est sucré, pas s’il est mûr dans ses pépins, dans ses pellicules, dans ses arômes. Les dates, nous les avons décidées en goûtant, vigne par vigne.
Le 16 septembre, la cuve 3 se remplit des derniers raisins du Dettori. Les vendanges 2026 s’achèvent là : treize matinées de récolte en dix-sept jours.
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OCTOBRE - Le silence des cuves
« Je fais faire la première heure de pressurage, ensuite on continue à remplir. »
ANTONIO, 23 SEPTEMBRE
Tous nos vins, même les blancs, sont restés sur leurs pellicules jusqu’au décuvage : de cinq jours à près de deux semaines. Dans le béton, avec les levures du raisin et de la cave.
« Je crois qu’il vaut mieux attendre demain pour ouvrir les fenêtres de la cave, aujourd’hui la température extérieure affiche 28 °C. » — ANTONIO, 21 OCTOBRE
Les vins 2026 sont encore là et terminent peu à peu leur fermentation. Pour l’instant, un seul mot : équilibre. Le reste, nous le laissons au temps. Quand ils auront fini, nous les goûterons tranquillement et nous vous écrirons une lettre rien que pour eux.
Notre métier, c’est observer, comprendre, décider. Nous vous attendons à Badde Nigolosu. Avec toute notre amitié, depuis la Romangia,
Alessandro, avec toutes celles et tous ceux de Tenute Dettori à Badde Nigolosu. Générique de fin.
Pour celles et ceux qui veulent les chiffres : cette partie s’adresse à celles et ceux d’entre vous qui travaillent dans les vignes ou qui aiment les données. Les chiffres proviennent de l’archive horaire de notre colline de 1980 à aujourd’hui, du registre des travaux et des relevés effectués dans les vignes.
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Évolution du climat 1980–2026 :
À Badde Nigolosu, la température moyenne annuelle est passée de 15,4 °C dans les années 1980 à 17,0 °C sur la période 2020/21–2024/25. La tendance linéaire 1981–2025 est de +0,40 °C par décennie, +0,58 °C pour l’été.
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CSV meteoblue history+ (ERA5T), Badde Nigolosu · 46 années agricoles, octobre–septembre
Dans les années 1980, quand mon père faisait le vin, la température moyenne de l’année était de 15,4 degrés. On comptait une quinzaine de journées par an au-dessus de 30. Les nuits au-dessus de 23 degrés n’existaient presque pas : en dix ans, on en compte neuf. Ces dernières années, la moyenne est montée à 17 degrés. Arrive 2003, le premier été qui nous a fait peur : soixante jours au-dessus de 30, douze nuits au-dessus de 23.
Et puis arrive cette année. 17,7 degrés de moyenne : l’année la plus chaude de toute la série. 79 jours au-dessus de 30. 35 nuits au-dessus de 23. Un été plus chaud de plus de quatre degrés que ceux des années 1980. J’ai été ému de récolter les fruits de plus de vingt ans de biodynamie appliquée. J’en parlerai prochainement.
Ce que nous avons observé :
• avec 14,5 mm de pluie de juin à septembre et un déficit hydrique climatique de 798 mm d’avril à septembre, les vignes adultes, non irriguées, ont mené le raisin à maturité : le 24 août, 18 parcelles sur 21 étaient déjà à 24 °Brix ou plus ;
• en août, entre les rangs, il restait du vert ;
• le mildiou est resté confiné à une petite vigne en zone humide, avec une pression très faible ;
• les vendanges se sont achevées en treize journées, avec des dates décidées par la dégustation et non par le sucre.
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Les millésimes jumeaux :
Nous avons comparé 2026 aux 45 millésimes précédents : températures, pluies et leur répartition au fil des saisons. Nous l’avons fait deux fois, sur les valeurs brutes et en retirant la tendance au réchauffement, pour comprendre à quel point chaque millésime a été extrême par rapport à son époque.
2002/03, le jumeau. C’est le plus proche dans les deux comparaisons. Même scénario : un hiver assez pluvieux, un printemps sec (74 mm entre mars et mai), un été brûlant et une atmosphère qui réclamait de l’eau comme jamais : 909 mm d’évapotranspiration d’avril à septembre, la seule valeur au-dessus de 2026. Ce fut l’été qui nous apprit ce que peut faire la chaleur : 60 jours au-dessus de 30 degrés, des vagues de chaleur pouvant durer jusqu’à 16 jours. Mais les nuits étaient tout autre chose : 12 au-dessus de 23 degrés, contre 35 cette année.
2021/22, la même chaleur, l’eau à contretemps. C’est le seul millésime avec autant de nuits au-dessus de 20 degrés que 2026 (82 contre 81), et 71 jours au-dessus de 30. Mais l’hiver fut sec, 124 mm entre décembre et février, et septembre apporta 79 mm de pluie. La chaleur était la même ; l’eau arrivait au moment opposé.
2016/17, la soif sans la fièvre. Un bilan hydrique presque identique (−821 mm) et le printemps le plus sec de la série (38 mm), mais un été moins extrême : 39 jours au-dessus de 30 degrés, contre 79.
2014/15 et 2020/21, la même pluie dans un monde plus frais. Ce sont les millésimes dont la répartition des pluies est la plus proche de 2026 : beaucoup d’eau en hiver, peu en été. 2020/21 a connu l’hiver le plus pluvieux de la série, 406 mm entre décembre et février. Tous deux furent cependant bien moins chauds.
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À l’autre extrémité, 1983/84. Le millésime le plus frais de la série : 14,5 degrés de moyenne, 10 jours au-dessus de 30, 5 nuits au-dessus de 20. Entre 1983/84 et 2026, il y a 3,2 degrés de moyenne annuelle et 69 jours chauds de plus.
Et après ? Après 2002/03 vint un millésime plus frais et plus pluvieux. Après 2016/17, la saison végétative la plus pluvieuse de la série (407 mm d’avril à septembre). Après 2020/21, en revanche, un millésime encore plus chaud. Une fois la tendance retirée, la température d’une année ne dit presque rien de celle de la suivante : aucun jumeau ne nous dit ce que fera 2027.
La tendance : depuis 1981, la température moyenne de Badde Nigolosu a augmenté de 0,4 degré tous les dix ans, celle de l’été de près de 0,6.
Pour échapper à la chaleur, la viticulture regarde depuis des années vers le haut : à chaque centaine de mètres d’altitude, l’air perd en moyenne environ six dixièmes de degré. La mer offre une autre voie. L’altitude rafraîchit à toute heure du jour ; la mer agit surtout quand on en a le plus besoin, lors des après-midi les plus chauds. En 2026, la mer a compensé une bonne partie de la différence d’altitude.
Voici donc une tranche de vie de Tenute Dettori, un domaine essentiel et pas seulement pour la Sardaigne et même l'Italie!... Comme je le dis souvent, à qui veut l'entendre, ces cuvées qui n'arrivent que très peu en France, sont un manque à notre culture vinique sans frontières. Elles sont, le plus souvent, au niveau des meilleures de l'Hexagone et peuvent être associées à notre cuisine, à notre culture alimentaire. Ne manque donc que quelques passionnés et quelques cartes des vins enrichies de ces nectars!...
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