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La Pipette aux quatre vins

La Pipette aux quatre vins
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11 juin 2026

Sauternes dans toute sa diversité et ses paysages variés

Sauternes, c'est avant tout un paysage, que l'on peut apprécier dans toute sa variété. En observant la carte de la région, on peut parler d'un triangle d'or composé de quatre communes - Sauternes, Bommes, Fargues et Preignac - enchâssées entre la rive gauche de la Garonne, en aval de Langon et la rive droite du Ciron, rivière d'à peine une centaine de kilomètres, partenaire incontournable, presque éternel, des vignerons de Sauternes (1416 hectares en 2023), de par les brouillards provoqués par sa fraîche température pendant l'automne, du fait qu'elle s'écoule sous l'abri des arbres de ses rives (on parle de forêt galerie), histoire de provoquer l'apparition du botrytis cinerea, le véritable secret des grands vins du cru. Sur la rive gauche du Ciron, se situe la commune de Barsac et ses 333 hectares (en 2023) de vignes associées au mythe sauternais. On peut presque dire que chaque domaine a sa recette, selon sa situation par rapport à la rivière, l'exposition dominante de ses parcelles, l'aérologie des faibles pentes et la tradition transmise dans son chai. Certaines années peuvent être grandioses, quand le botrytis est présent dès la fin septembre ou octobre, du fait de la météo. Il faut pratiquer des "tries successives", offrant des niveaux de concentration progressifs (en principe). On peut parfois constater que l'influence de l'anticyclone automnal et ses vents de nord-est, favorisant une certaine proportion de passerillage, apporte de la complexité. Les grands millésimes!...

Reste à combiner les effets des différents cépages (sémillon, sauvignon et muscadelle, celle-ci revenant quelque peu à la mode dans certains secteurs, malgré sa fragilité admise) apportant une identité propre à certains crus. Voilà quelques années ou décennies, à force d'attendre le retour du beau temps, on prenait de tels risques que le millésime était purement et simplement abandonné et non commercialisé!... Cas du Château d'Yquem en 2012, comme en 1952, 1972 et 1992... Au passage, y aurait-il une malédiction des millésimes en 2 tous les vingt ans?... On va surveiller 2032!... Mais, peut-être serait-ce la possibilité de produire plus de blancs secs, même si nombre de Grands Crus Classés rechignent à augmenter et officialiser cette tendance... Tout en soulignant, au passage, que l’œnologie moderne permet désormais de corriger ce que la nature contrarie, avec les différentes méthodes (que l'on classe dans les "techniques soustractives d'enrichissement") de concentration des moûts... Sans oublier l'enrichissement (ou chaptalisation) et la cryo-extraction, que la plupart nie de pratiquer!... On peut, au passage, relire ces informations.

 

~ Clos Dorébène, Benjamin Lados ~

 

Nous sommes là au plus près de la Garonne, pour ce qui est de l'appellation Barsac-Sauternes, à proximité également de l'ex-RN 113, reliant naguère Bordeaux à Toulouse et Marseille et de la voie ferrée qui pourrait avoir vocation, un jour ou un autre, à être doublée de la fameuse ligne LGV, celle-là même qui hérisse le poil des habitants de la région... Ici, il n'y a guère de portails imposants symbolisant la puissance supposée des structures viticoles locales, même pas sur les étiquettes. Là, les rangs de vigne poussent nos regards jusqu'à l'horizon souvent barré par une rangée d'arbres ou quelque bosquet d'essences locales. Les ondulations de terrain sont plutôt rares dans le secteur, ou alors, il faut y regarder de près!... Mais, Benjamin Lados m'invite à traverser la petite route passant devant son portail, afin de découvrir la dernière parcelle dont il a arraché le sémillon et plantée en 2024, marselan, malbec, cabernet sauvignon et merlot issus de sélections massales. 

 

En fait, cette parcelle entourée d'arbres, que l'on destinerait volontiers à d'autres cultures ou au maraîchage, se situe au niveau du sol où l'on trouve trace d'une ancienne voie gallo-romaine, qui devait rejoindre Bazas. Sa composition laisse supposer un bon support pour la production de vins rouges. Elle donne de bons espoirs au vigneron. Ce dernier compte actuellement 7,50 ha en fermage et 32 parcelles!... Il est issu d'une famille implantée depuis des lustres ici, mais la création du domaine n'a été possible qu'en faisant face aux difficultés liées à la non transmission des terres familiales, au point qu'il lui fut imposé de racheter une partie de celles-ci à un grand vignoble qui en avait fait l'acquisition!... On pourrait croire parfois que l'on nait ici avec une cuillère en argent dans la bouche ("born with a silver spoon in his mooth", selon une expression anglaise du XVIIIè, traduite strictement) et même si elle pouvait être d'or dans la région, ce n'est pas le cas de tout le monde...

 

Après des études à la Tour Blanche entre 1997 et 2001, Benjamin Lados a fait ses armes dans de grandes structures, en Entre-Deux-Mers, puis à St Emilion et dans les Graves, il est revenu sur "ses terres" pour créer le domaine sur des sols calcaires typiques du Barsacais, avec une roche mère plutôt proche de la surface. Ce qu'il avait pu apprendre, comprendre et observer çà et là, l'a quelque peu rassuré sur le potentiel de cette partie du Sauternais. Il a aussi vitre compris qu'il lui fallait lier les méthodes dites ancestrales à la modernité actuelle, en s'appuyant de plus sur quelques amitiés locales, celles qui comprennent les notions indispensables de solidarité, propre aux vignobles artisans et la particularité de ses vignes, comme une muscadelle de 70 ans présente à 30% dans son Sauternes.

Bien sûr, il faut parfois redoubler d'efforts et d'imagination quand la météo et les particularités du climat océanique s'en mêlent!... Ainsi, l'épisode de gel 2017, alors 100% bio au domaine, suivi de 2018, 100% mildiou!... Comment faire pour ne pas envisager un pas de côté, au vu des enjeux?... Bien des crus célèbres, dans la région, ont procédé au même recul, certains affirmant que le bio intégral n'était pas possible en Gironde!... Faut-il, pour autant, en tirer des conclusions définitives? On peut affirmer sans crainte, que ces micro-structures sont les plus exposées au yoyo du climat local!...

 

De la même façon, on n'imagine pas forcément à quel point ces vignerons-artisans doivent faire preuve d'imagination au jour le jour. Ainsi, Benjamin Lados ne dispose pas d'un bâtiment viticole pour son matériel, même s'il est dans les projets les plus immédiats. De plus, loin de lui l'idée de revendiquer la production de "vins de garage", mais on peut admettre qu'il pourrait le faire, puisque c'est bien l'espace dont il dispose, à peine quelques mètres carré, accolé à la maison de ses voisins, pour les vinifications et élevages!... Pour nombre d'aspects techniques, le Bon Coin et autres sites d'échanges peuvent permettre de s'équiper à moindre coût, sans affoler sa banque et parfois, en ouvrant des portes et des options dont on ignorait tout... Il faut aussi passer du temps, entre autres, dans la définition de la gamme, la création des étiquettes, réfléchir aux tarifs proposés et... se trouver une clientèle!... Pour le Clos Dorébène, celle-ci tient à une très forte majorité de particuliers, clients fidèles et solides.

 

Il s'agit donc là d'un exemple de domaine bordelais né de l'initiative d'un passionné ayant construit sa route au fil des ans. Ce ne sont pas forcément les plus nombreux. D'autres tentent de s'appuyer sur un passé, une histoire familiale et parfois une histoire à construire, même si le patrimoine, vigne et bâti, a parfois traversé le temps au cœur des villages. Ils n'apparaissent pas au plus haut des palmarès, sont rarement cités, mais ils contribuent à un équilibre régional et peuvent nous surprendre, verre en main.

 

~ Clos Lardit, Florian de Perre ~

 

Nous passons là à la dimension "domaine confidentiel"!... Florian de Perre n'est pourtant pas un inconnu pour votre blog préféré, puisqu'il y figure depuis cet article datant de 2014!... Comme le temps passe!... Ici, dans cette partie humble et discrète du vignoble sauternais, les pignons au nord des maisons, dépourvus de fenêtres, peuvent servir de panneaux d'affichage pour situer un domaine ou pour indiquer la direction à suivre pour s'y rendre. Ils deviennent un peu des éléments patrimoniaux du paysage, un peu comme un antique pigeonnier, même si les informations qu'on y trouve ne sont plus d'actualité. Il en est ainsi du Clos Lardit, ex-domaine barsacais, qui affichait naguère la production de Sauternes. Jusqu'au début des années 2000, on y produisait, sur à peine moins de quatre hectares, un Sauternes que l'on destinait au négoce, avec la liberté de choisir les lots, chaque année, selon la qualité du millésime, devant être confiés au courtier. On y gardait une liberté d'action qui permettait à ces vignobles familiaux de vivre décemment.

Mais, les générations les plus récentes sont passées à autre chose... Heureusement, de jeunes vignerons, dont on ne peut nier l'esprit aventurier, reprennent les rênes. Ils tracent leur chemin patiemment, sont souvent soutenus par une compagne (ou un compagnon) travaillant par ailleurs, histoire de mettre du beurre dans les (é)pinards et ainsi, de construire un projet, dont il faut parfois, malgré tout, repousser les échéances. Apprendre la patience... Florian de Perre est de ceux-là. Après avoir fait l'acquisition de quelques arpents, non loin de là, du côté de Cérons, voilà une dizaine d'années, il s'est lancé, depuis peu, dans un plan de restructuration des vignes dont il dispose à côté de la maison. Il a replanté 65 ares de malbec et de cabernet en 2024, procède cette année à un surgreffage des deux cabernets et peut-être de carménère. De plus, il plante également sauvignon gris et muscadelle issus de sélections massales.

Il a maintenant stabilisé l'emploi de maître de chai obtenu au Château Cazebonne, propriété chère à Jean-Baptiste Duquesne qui y développe depuis 2016 une gamme s'appuyant notamment sur des cépages anciens, castets, mancin, mérille entre autres. Après un passage au Château Malromé, de l'autre côté de l'eau, le vigneron de Barsac conforte son expérience et propose quelques bouteilles avec l'humilité de celui qui se méfie de ses certitudes, sachant avant toute chose que le travail en bio, ici, n'est pas une sinécure!... De l'autre côté de la route, les vignes ont été reprises, mais le repreneur a fait le choix d'un retour à une viticulture conventionnelle, avec force désherbage, au grand dam des habitants du petit village inquiets pour leurs puits, nombreux dans le secteur. Quand on sait que ces mêmes parcelles ont été recouvertes par l'eau du fleuve en crue l'hiver dernier...

Ses vignes sur Cérons permettent à Florian de Perre de proposer des cuvées de Graves blanc et rouge avec une "typicité" et une composition constante permettant d'apprécier les millésimes pour ce qu'ils sont, qui plus est, à un tarif très abordable, entre douze et quinze euros, un peu à l'image de ce qu'on pouvait trouver naguère. Le Graves blanc, disponible en 2022 et 2023, 100% sémillon, très tendance actuelle, avec des expressions nuancées et fines, élevé pour un tiers en barriques neuves de 300 litres, fermentation malolactique faite, ne manque pas de tempérament. Le Graves rouge 2022 - 40% cabernet sauvignon, 30% merlot et 30% malbec - correspond bien à notre imaginaire mémorisé des vins de cette appellation. Enfin, le Barsac 2024, 100% sémillon également, dont c'est le premier millésime, sera mis en bouteille à la fin juin, en même temps que le Graves blanc 2025. A ce stade, il présente un joli équilibre citronné, avec 75 gr de sucres résiduels et 13,5° au compteur!... Il traduit bien la volonté de produire un "Sauternes" avec moins de sulfites et de sucres. Certainement, une jolie gamme qui doit attirer le regard des amateurs!...

 

~ Clos Le Comte, Jean-Michel Lecomte ~

 

Il travaille seul, mais sa détermination n'a d'égale que la connaissance qu'il a acquise au fil des années et des millésimes. La crise de Sauternes, il pourrait l'évoquer longuement... Celle qui aurait pu mettre par terre tout le vignoble, du moins, celui des vignerons-artisans, si un acteur essentiel n'était apparu dans le paysage en 2015. Un de ceux que les plus jeunes écoutent dans le secteur, quant aux plus vieux, hors de question de la lui faire!... Jean-Michel Lecomte est arrivé dans la région en 1996, pour être apprenti à Barsac, au Château Simon, puis au Château Violet, à Preignac, deux exemples de propriétés à la fois familiales et historiques, puisque présentes dans le paysage depuis 150, voire 200 ans. Simultanément, en 2000, il s'installe sur une première parcelle au cœur du village. Celle-ci est désormais arrachée, peu qualitative (sol sablonneux) et contraignante au regard de la proximité des maisons, de l'éclairage public, des nouvelles lois environnementales... En 2003, il passe à mi-temps de son emploi de maître de chai, puis, en 2005, à plein-temps chez lui. Il créé une EURL (Entreprise Unipersonelle à Responsabilité Limitée), monte alors jusqu'à plus de vingt hectares, puis réduit la toile en 2021, en optant pour le régime micro-bénéfice agricole, ou micro-BA, un régime fiscal simplifié permettant de limiter la fuite en avant (augmentation des surfaces), que les vignerons subissent parfois.

 

Autre aspect déterminant, la création en 2015 de la cave coopérative Sauternes Vignerons, regroupant une vingtaine de producteurs. Très vite, la fusion avec la Cave de Tutiac va contribuer à asseoir la situation des artisans du cru. Avant, tout était vinifié au domaine, puis vendu en vrac ou au négoce. Avec celui-ci, les relations n'étaient pas des plus saines : incertitudes quant au volume acheté, au prix pratiqué, à l'échéance de paiement... Depuis, Jean-Michel Lecomte vinifie un hectare de Sauternes en barriques, quatre à cinq hectares sont vendus en raisins à la Cave de Tutiac. Celle-ci rémunère les vignerons tous les trois mois sur la base de 6800 à 7000 euros le tonneau, mieux que le négoce. Conséquences : moins de travail, situation stabilisée, liberté de vinifier la quantité au-delà des 20 hl/ha "contractuels" et, éventuellement, de la garder pour faire face à un évènement climatique grave. Il faut dire qu'avant 2015, la structuration du marché était inexistante. Il y a avait alors beaucoup de petits exploitants, ainsi que des double-actifs, possédant deux ou trois hectares de Sauternes de famille et cédant le tout au négoce, qui gardait la main mise sur le marché. Depuis, l'ODG Sauternes-Barsac, accompagnant cela, a consenti à baisser le rendement de 25 à 20 hl/ha, même si le vote n'a pas fait l'unanimité chez les 140 vignerons du cru, ce qui peut paraître surprenant au regard du rendement moyen de l'appellation ces dernières années!...

Le vigneron de Preignac a donc pu orienter ses choix vers une production originale. Quelque peu risquée, mais non dénuée d'intérêts. En 2008, il fait l'acquisition de parcelles de vieilles muscadelles, sur le plateau des Violets, non loin du Château de Malle. Depuis, il a aussi procédé à la replantation d'autres parcelles de ce cépage, souvent considéré comme le "vilain petit canard de l'AOC", selon les dires du vigneron!... Historiquement, Sauternes c'est 80% de sémillon, 15 à 18% de sauvignon et 2% de muscadelle. Voilà à peine quelques années, il fut envisagé de sortir cette dernière du décret d'appellation, ce qui ne manqua pas de données quelques sueurs froides à Jean-Michel Lecomte. Mais, la dégustation de quelques échantillons a alors sauvé le cépage d'une relégation injuste. Dans le même secteur, on trouve aussi des sémillons plantés en 1988, dont l'expression poivrée/mentholée des raisins (comme pour ceux de Malle!) est appréciée de tous les connaisseurs du cru.

Le Clos Le Comte a donc gagné une certaine réputation grâce à sa Cuvée Émilie. Celle-ci est composée de 50% de muscadelle, 25% de sauvignon blanc et gris à parts égales et de 25% de sémillon. Très loin des standards donc, mais un assemblage qui restitue beaucoup de fraîcheur et de spontanéité. Très réussie en 2022, le 2023, aux mêmes proportions, présente un peu plus de liqueur et moins d'alcool. Doté d'un joli rôti, la cuvée révèle la gamme aromatique classique de la muscadelle : fleurs et fruits blancs d'abord, puis, selon les millésimes, l'ananas, la poire tapée, la pêche blanche, le litchi et l'abricot frais, avec quelques notes grillées. En exclusivité, j'ai le plaisir de découvrir 2025 en cours d'élevage, sur colle et avant filtration. Millésime au fort potentiel (unanimité à ce sujet dans la région!) malgré sa précocité, la matière est dense, pleine. Il arrive opportunément après 2024, bien en deçà et qui fut confié intégralement à la Cave de Tutiac.

 

En se rendant dans les vignes, on fait le constat que le vignoble est en lutte raisonnée, avec désherbage sous le rang et tonte de l'herbe. Le domaine était en agriculture biologique de 2019 à 2023, mais celle-ci fut abandonnée en 2024, du fait d'une obligation de pratiques bio absente de la Cave de Tutiac et des déboires subis dans les vignes, à cause de la présence, à proximité, d'un vignoble abandonné pendant quatre ans. A noter, pour finir, que les 5 à 6 hectares de Sauternes sont complétés par environ 1,5 ha de Graves sur la commune de Roaillan, afin de produire en interne Graves blanc et rouge. Un domaine dans la tradition donc, mais qui est désormais bien armé pour évoluer sereinement, le plus souvent, même quand le climat réserve aux vignerons quelques chausse-trappes dont bien des secrets restent à découvrir!...

 

~ Château Sigalas-Rabaud, Laure de Lambert ~

 

Mettons le cap sur les coteaux et le paysage vallonné de Sauternes, du côté des Crus Classés. Dans les pentes, en faisant un tour d'horizon, on découvre les toits, émergeant des vignes, de tous ces célèbres crus : Rabaud-Promis, Lafaurie-Peyraguey, Rayne-Vigneau, à quelques encablures supplémentaires, Clos Haut-Peyraguey et Yquem. En cette journée supposée printanière, entre le 1er et le 8 mai, je suis accueilli par une canonnade quelque peu anachronique et en rien saisonnière!... Le ciel s'est chargé de sombres nuées, l'orage gronde, les éclairs jaillissent et une pluie diluvienne se met à tomber!... Les canons anti-grêle se déchaînent dans un tir de barrage assourdissant... Pour un peu, on verrait surgir la cavalerie impériale, mais c'est mon statut d'habitant de ville créée par Napoléon en 1808 qui me joue des tours, sans doute... Laure de Lambert Compeyrot, directrice générale de la propriété, incarne la sixième génération à la tête du Château Sigalas-Rabaud, depuis 1863.

"Votre mission, si toutefois vous l'acceptez..." Un ami, partenaire de solides séances de dégustation, me lance le défi à l'annonce de mon départ pour Bordeaux. Confronté à un problème de santé passager, il doit proscrire toute consommation de vin et d'alcool de son alimentation pendant trois mois!... Après quelques essais et sa vaine quête de cuvées sans alcool, sa conviction est presque faite : "Rien de bon"!... Alors, mission impossible?...

 

Laure de Lambert n'est pas restée les deux pieds dans le même sabot ces dernières années, face à la crise et la mévente des liquoreux de toutes origines. Elle ne pouvait sans doute se le permettre, mais, la nécessité de s'armer de courage était son quotidien. Se contenter de ne proposer que des Sauternes traditionnels ne pouvait que mettre la propriété en danger à long terme. D'ailleurs, elle ne manque pas de s'interroger à propos de la santé financière et commerciale de certains de ses voisins... fussent-ils bien soutenus. Ces dernières années, elle a d'abord mis l'accent sur la production de blancs secs, à l'instar des cuvées alphabétiques connues dans le vignoble : R, S Y, etc... Sont donc apparues deux cuvées, dont une 100% sémillon et l'autre associant sémillon et un peu de sauvignon. Dans les instances locales officielles, elle ne manqua pas de poser la question à ses collègues et voisins : ne pourrions-nous pas songer à l'idée de créer un "Sauternes sec"?... Certains le suggéraient déjà, mais le poids de quelques dirigeants, par ailleurs producteurs de blancs secs régionaux, voire de marques bien connues (suivez mon regard!) condamna la réflexion en cours... L'étape suivant fut la création d'un Sauternes "sans soufre ajouté"!... Le 5 de Sigalas, tel est son nom!... Une cuvée qui ne manqua pas de surprendre dans la vignoble!...

Mais, avec Laure de Lambert, nous n'étions pas au bout de nos surprises!... Constatant que sa clientèle de l'activité oenotourisme du château lui réclamait régulièrement des vins sans alcool, elle se lança dans la recherche de ce qu'on pouvait trouver de meilleur sur le marché, afin de savoir si une nouvelle voie était possible : un Sauternes sans alcool?... Sa quête fut longue et patiente. Lors de Wine Paris, début 2025, elle découvre un colombard qui a du sens. Elle déguste aussi un riesling et un eiswein très réussis. Le premier est proposé par Moderato, une start-up créée voilà cinq ans et installée en Armagnac. L'équivalent d'un lot de 6000 bouteilles est dédié aux prototypes d'abord, puis à la production. Le process est solide, avec une campagne de presse bien orchestrée, les commandes affluent. Bingo! Pas seulement commercialement, mais aussi gustativement!... La palette aromatique est très cohérente, fruits blancs, abricot. Pas de creux en bouche, reproche souvent formulé aux vins sans alcool. Finale longue, persistante, miroir du premier nez. Bien joué!... Bien sûr, il sera très difficile de convaincre les "ennemis" de ce genre de substance, mais je veux croire que certains de ces "vins désalcoolisés" pourront séduire, au moment de passer à table ou à l'apéro...

 

Comme on peut le voir, la palette des Sauternes s'agrandit, en quelques sortes. Il ne nous reste plus qu'à les sortir de nos caves, pour tenter quelques associations opportunes, avec les plats que nous préparons. On pourrait presque parler de futur gagnant-gagnant!...

24 février 2026

Vignoble breton : cap à l'ouest, du sud au nord!...

Voilà à peine plus de dix ans, il était possible d'assister à l'Assemblée Générale de l'ARVB (Association pour la reconnaissance des vins bretons, qui évoquait plutôt alors une "renaissance") en y captant les relents d'une activité bon enfant se déroulant souvent dans quelques jardins de la péninsule bretonne. Ses membres ne se prenaient pas au sérieux, mais ils faisaient sérieusement ce qu'il fallait pour que les populations locales, notamment, devinent les prémices d'une aventure plus large. Ils s'amusaient même, sans doute, des sourires sur le visage de leurs interlocuteurs, lorsqu'ils parlaient de l'avenir des vins bretons... Ils avaient peut-être un peu de mal à argumenter, afin d'évoquer l"authenticité et la légitimité de ces vins, mais, lorsque la Communauté Européenne les a délivrés du carcan de notre législation nationale et ancienne (pensez donc, Colbert, dit-on parfois!...), ils ont pu se dire qu'il y avait là matière à transmettre aux générations futures... La forteresse des vins de Bretagne (res)sortait de terre et pouvait apparaître en pleine lumière!...

En effet, début 2016, l'Europe permettait aux vignerons en devenir de créer des domaines viticoles et de planter librement les cépages de leur choix sur des terres agricoles, pour peu qu'elles soient disponibles. La plupart disposait alors d'une page blanche, ce qui peut devenir absolument captivant, surtout à notre époque bridée de toutes parts. Mais, ce goût pour une certaine liberté d'action, nombre de ces (néo)vignerons, s'ils s'en sont nourris, ont peut-être recherché cette boussole le plus souvent indispensable... Est-elle historique? Sociétale? Patrimoniale? Ou tout simplement alimentaire, à l'heure des changements de caps et d'orientation personnelle et professionnelle?... Souvent, on a pu dire que la Covid-19 avait été déterminante pour certains choix de nos compatriotes, mais, pour ce qui est des vignerons bretons, les pionniers à se lancer dans l'aventure ont plutôt été motivés par les décisions bruxelloises et ce dès 2016. L'ARVB avait bien posé quelques jalons ici ou là, mais désormais, avec environ 150 hectares plantés, une soixante de projets installés ou en cours d'installation, un lycée agricole à Auray (Kerplouz) proposant une formation au BPREA (Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole), la région Bretagne (dont les institutions se révèlent parties prenantes) est bien armée pour passer un cap et aller de l'avant!... C'est tant mieux, parce que les inconnues ne manquent pas, malgré l’enthousiasme général!...

Trois rencontres donc, en ce mois de février. Le premier de ces vignerons vient en droite ligne de la prestation médicale à domicile, le deuxième de l'informatique et le troisième sortant d'une carrière chez un acteur mondial de l'énergie!... En premier lieu, ci-dessous, une image illustrant la géologie bretonne qui, associée au climat, va être déterminante dans les prochaines années. L'histoire du vignoble breton, quant à elle, est à la fois complexe et ancienne. Elle est sans doute à rapprocher de l'évolution de notre climat. Par quelques rares écrits, nous savons que les moines, venus s'installer là dès le Vè siècle pour certains, avaient planté de la vigne, y compris à Landevenec, à la pointe du Finistère, pour satisfaire les besoins de la liturgie catholique en particulier. On sait également qu'en 1992, on découvrit dans un buisson de St Suliac, à proximité de la vigne associative du Mont Garo, sur l'estuaire de la Rance, une vigne et un cépage inconnus. Ils n'ont pas manqué de jeter le trouble!... Après études, il s'est avéré qu'il ne s'agissait pas d'une vigne "sauvage", ou lambrusque, mais bien d'une vigne cultivée. Au-delà de ce premier constat, les études génétiques révélaient que cette variété était la même que d'autres plants trouvés en Charentes en 2004 et 2005. Elle fut appelée Magdeleine Noire des Charentes, la génétique montrant au passage qu'elle était la mère du merlot (croisé avec le cabernet franc) et du côt (croisé avec le prunelard)!... Que faisait-elle là?... Mystère!... Peut-être faut-il en appeler de ce qu'on sait de l'évolution climatique du Moyen-Âge au XXè siècle, avec successivement le petit optimum médiéval (Xè-XIVè siècle) suivi du petit âge glaciaire (XIVè-XIXè siècle)?... Ce qui contribuerait à expliquer l'apparition et le développement d'une certaine agriculture, puis sa disparition, notamment pour ce qui est de la vigne.

 

~  Marina et Loïc Fourure - Domaine La Vigne et l'Abeille  ~

 

Lui est normand, elle bretonne, dont la famille est ancrée là, dans ce paysage du Golfe du Morbihan depuis des générations. Très vite, Loïc s’aperçoit que tout est à faire... Au niveau local, pour une création de domaine avant toute chose et plus largement, au niveau régional, où il faut d'abord convaincre les sceptiques et très vite, fédérer les énergies qui, comme le couple de Theix-Noyalo, se sont lancées un peu dans le désert... Dans leur commune de la couronne vannetaise, il n'y a rien qui puisse les faire avancer de prime abord, sans qu'il soit nécessaire de bousculer les choses, ou du moins, de tenter de le faire. Mais, finalement, le soutien de la commune, puis de la région Bretagne se font jour. Côté organismes agricoles, l'ouverture d'esprit n'est pas de mise!... Auprès de la Chambre d'Agriculture, ils s'entendent dire : "Vous pratiquez une agriculture de loisir, vous n'avez pas grand-chose à faire chez nous!..." Fermez le ban!...

 

Mais, les époux Fourure le savent : ça bouge dans le landerneau!... Après s'être rapprochés de l'ARVB, une petite dizaine de (futurs) professionnels déjà lancés dans l'aventure créent en 2021 l'Association des Vignerons Bretons réunissant ceux qui veulent vivre de leur reconversion, pour la plupart. Avec pour objectif principal de se soutenir, comparer les expériences, prendre les initiatives en vue de la promotion de leur activité. Loïc en prend la co-présidence avec Julien Lefèvre (voir ci-dessous), tout en s'activant pour la création de son domaine.

A Theix-Noyalo, les contraintes liées au marais et au Golfe du Morbihan imposent certaines règles : la bande des 200 mètres où il est interdit d'implanter un nouveau bâtiment n'en est pas la moindre. En plus de l'aide de la commune, un agriculteur voisin leur vend un bâtiment agricole. Mais, il est interdit de l'agrandir de plus de 50 m²!... La solution viendra en creusant sous celui-ci, afin de créer un lieu de stockage. Les premières plantations interviennent en 2021 (3 ha 25) puis en 2022 (2 ha 60).

Le vigneron avoue amusé, que le choix des cépages s'est fait sur la base de ses propres goûts en matière de vin : chenin, chardonnay, savagnin, pinot noir, pineau d'Aunis. Selon lui, il faudra sept à huit ans pour que la vigne s'installe et s'exprime. De plus, les aspects climatiques influent toujours. 2024 a été pour le mois compliquée, avec pas moins de 1050 mm de pluviométrie annuelle!... Les effets sur le pinot noir se sont fait sentir immédiatement, surtout en mai et juin, période la plus critique ici. Les sols se composent essentiellement de granite décomposé, avec des zones de limons plus ou moins gras, selon les cas. Le chai, remis au goût du jour, regroupe une série de cuves en inox (une par parcelle et par cépage), complétée par quelques barriques de plusieurs vins venant de Bourgogne et de Champagne.

Le défi reste bien sur commercial. Pour la plupart des vignerons bretons, le premier objectif a été de se faire connaître dans une certaine proximité : restauration de qualité, cavistes... Il semble que l'enthousiasme de ces acteurs locaux soit acquis, même si toutes ces cuvées sont proposées en Vin de France. La démarche d'une IGP Bretagne Bio a été lancée, mais il faudra sans doute plusieurs années pour que cela se concrétise, avec peut-être des "sections" possibles, pour chacun des quatre départements bretons : Morbihan, Finistère, Côtes d'Armor et Ille-et-Vilaine. Il reste donc moult débats possibles, sans parler de la nécessité de sortir des "frontières" bretonnes. D'ailleurs, Marina et Loïc Fourure participeront au salon Clisson dans un verre, les 7 et 8 mars prochains. Une sorte de baptême du feu pour eux!... Si vous êtes dans la région, une belle occasion de découvrir leur production!...

 

~ Julien Lefèvre - Terre d'Ardoise ~

 

La devise du vigneron de Merléac, petite commune du Centre-Bretagne dans les Côtes d'Armor, pourrait être : "Pour vivre heureux, vivons cachés!" Mais, rassurez-vous, la plupart des GPS modernes vous y amènent sans difficultés particulières. Vous n'aurez pas besoin de véhicule spécial, les routes sont tout-à-fait praticables en toutes saisons!... Et ce, même si le paysage est vallonné et que le relief est qualifié "d'appalachien"!... Son altitude moyenne se situe aux environs de 280 mètres, ce qui n'est pas sans apporter des conditions particulières à la vigne, somme toute différentes du littoral, qu'il soit du Morbihan ou de la côte nord de la Bretagne.

 

Lors de la scission avec l'ARVB, voilà quatre ans environ, après dix années passées dans l'informatique, Julien Lefèvre se lança à son tour dans l'aventure viticole au cœur de la Bretagne. Peut-être fut-il inspiré par Jean Donnio, décédé fin 2024, pionner de la vigne armoricaine qui, dans la commune voisine du Quillio avait planté, contre vents et marées administratives et réglementaires 700 à 800 pieds de Maréchal Foch et de Plantet (ou 5455 dans d'autres régions), des hybrides certes, mais qui permirent de faire quelques expérimentations en vraie grandeur, avant peut-être de retrouver chez certains une nouvelle jeunesse?...

Ici, le sol semble particulièrement intéressant, ne manquant pas d'originalité. Le domaine Terre d'Ardoise se situe en effet sur des feuillets d'ardoises, typique des anciennes ardoisières de la région, juste au début de la faille qui mène de Merléac au lac de Guerlédan, à une vingtaine de kilomètres. Les sols y sont plus frais et l'altitude (environ 240 m), quoique relative, apporte aussi des conditions thermiques plus fraîches. En revanche, le relief vallonné créé des couloirs de vents, voire de pluie et parfois d'orages, dont il faut tenir compte à la plantation. La pluviométrie n'a rien d'excessif et se situe en dessous de l'extrême ouest de la Bretagne : 350 mm pendant toute la saison 2025 et 750 à 800 mm en moyenne annuelle. Cependant, on note qu'il y a désormais de plus en plus de grosses pluies, les saisons telles que le printemps et l'automne sont plus réduites en durée. On passe aisément d'un hiver pluvieux à un printemps chaud et sec, l'inverse étant aussi constaté en automne.

Sur ses parcelles joliment exposées et récupérées auprès de sa belle-famille, naguère éleveurs de volailles, Julien Lefèvre a planté dès 2021 un total de 3 ha 50 : 1 ha de pinot noir (sélection massale), 1 ha de chenin (massale) 1 ha de gewurztraminer (massale) et une sélection clonale de pinot meunier (2500 pieds). Pour le chenin, il s'agissait un peu d'un pari, puisque, selon les données officielles, la région était qualifiée de trop fraîche pour ce cépage. Or, il s'avère que le sol et l'exposition apportent un correctif de bon aloi. Dans une région où l'agriculture se cantonne aux cultures traditionnelles, au maraîchage et à quelques élevages de chèvres, le vigneron eut la surprise de constater l'enthousiasme de la population du village et les bras ne manquèrent pas pour la première plantation et cela, au cœur du premier confinement!...

Comme pour ses collègues, Julien pratique une viticulture bio, avec quelques essais en biodynamie et surtout l'emploi de tisanes (prêle, orties, consoude...). A l'heure où se répand le débat à propos du cuivre, il est à noter que le vigneron de Merléac évoque l'emploi très limité de ce produit : à peine 2 kg/ha en 2024, millésime très humide pourtant, alors que la norme permet 4 kg/ha!...

 

Avec des productions très limitées (environ 2200 bouteilles par an) en 2023 et 2024, il faudra attendre quelques semaines pour apprécier les cuvées 2025 en bouteilles, dont la mise est prévue au printemps, dans une quantité largement supérieure. Ce qui permet, en attendant de découvrir les cidres du domaine, puisque Julien est aussi cidrier, possédant près de 250 pommiers de quatre variétés traditionnelles douces et amères et le tout, au cœur du village!... Le futur a de belles perspectives devant lui, à Merléac!...

 

~ Domaine des Terre-Neuvas - Laurent Houzé ~

 

Erquy. Dans la baie de St Brieuc, préfecture des Côtes d'Armor. Petite cité balnéaire célèbre pour ses coquilles Saint Jacques. On ne s'attend pas à voir surgir dans le paysage un coteau couvert de vignes!... En revanche, en février, on est à peine surpris de débarquer au Domaine des Terre-Neuvas par vent fort et pluie conséquente... Pour un peu, on entendrait "Aux bancs!" en franchissant les portes de l'ancienne stabulation!... Laurent Houzé est natif d'Erquy et le choix du nom de domaine est fait notamment pour rendre hommage à ses deux grand-pères, qui partaient pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve, sur de solides trois-mâts!... L'aventure, on connaît dans la famille!... Laurent Houzé, la cinquantaine conquérante, essaie d'assembler les pierres à l'édifice de son domaine viticole. Depuis les premiers mois de 2020, il reprend, point pas point, les lignes de son business plan, au risque d'atténuer la poésie de son projet. Mais, il n'y a pas de place pour l'incertitude!... Il note que, depuis le début, les planètes semblent s'aligner dans les moindre détails. Sans doute son vécu de cadre au sein d'Engie l'a aidé à mettre en musique ce projet.

Il commence donc par passer son BPREA, au lycée de Briacé, dans la promotion suivante de celle de Loïc Fourure et Julien Lefèvre. Il obtient son diplôme en 2021 et peut donc se lancer pour deux autres étapes déterminantes : la recherche de foncier et la recherche de financement. Pour lui, pas de terres familiales disponibles, mais son but est de faire du vin à Erquy. Il arpente le paysage et au vu des situations et des expositions, son choix l'amène au Pommet. Reste à convaincre le propriétaire de lui céder les terres voulues... Il mettra environ un an et demi!... 

 

Les sols identifiés dans le secteur sont du type argilo-limono-sableux. Pour confirmer son choix, il contacte son ancien professeur de Briacé qui lui indique que le village du Pommet semble être justement une bonne option. De plus, il apprend que le village d'Erquy est situé dans le périmètre d'un ancien cratère et qu'un sol volcanique est identifiable en profondeur (avec de superbes boulets de lave!), sur un support calcaire. Bingo!...

Décidément, les planètes continuent de s'aligner!... Il s'entend au final avec son propriétaire qui lui loue 15 ha 74 de surface agricole utile (pour 18 ans), une ancienne étable qu'il faudra transformer en espace technique, avec une partie devenant le chai aux dimensions voulues. De plus, il se porte aussi acquéreur d'une longère proche qui, une fois restaurée, servira de lieu d'accueil des visiteurs, afin d'organiser les dégustations.

 

En 2022, les recherches de financements ont abouti et il peut donc récupérer les terres, semer des engrais verts, afin de planter la première parcelle dès 2023. Celle-ci, de 5 ha, est plantée de 3 ha de chardonnay et 2 ha de pinot noir. En 2024, il s'agira de 3 ha de pinot noir et 2 ha de chardonnay. Enfin en 2025, 1,20 ha est consacré à du sauvignon, du viognier et du grolleau gris avec un complément de gamaret, cépage noir d'origine suisse.

Dès le départ, le choix du bio est une évidence. Levures indigènes, fermentation spontanée. Le projet s'inscrit dès maintenant dans une logique de vitiforesterie ambitieuse mais cohérente. Le but étant de planter des haies, afin de limiter les effets des traitements voisins pratiqués dans les grandes cultures locales, mais aussi de créer des couloirs de vent (ouest dominant), tout en mesurant les variations d'un îlot à l'autre, comme le permettent les mesures de maturités au moment des vendanges. Le tout composant une montée en compétence progressive, tant technique que commerciale. 

 

Premières vendanges donc en 2025, sur les cinq hectares de la première parcelle, pendant deux jours et demi. De bonnes maturités constatées (12,5° en moyenne) et 40 hl rentrés. A la dégustation, les jus de chardonnay intéressants, que l'on retrouvera bientôt en bouteilles. Les vins sont, pour l'instant, destinés à des circuits courts, ainsi qu'à une vente directe essentielle pour satisfaire une clientèle touristique, vecteur d'une promotion non négligeable.

Les orientations prises par Laurent Houzé s'avèrent, dans certains aspects, des choix forts, limitant les incertitudes. Ainsi, travaillant seul et confronté, comme les autres vignerons bretons, à l'absence de prestataires régionaux pour les travaux à la vigne, il a proposé des contrats de travail à quelques jeunes qui ont débuté par la taille et qui seront à même de continuer pour les travaux du printemps, tout en s'investissant possiblement sur certains aspects plus tard pendant la saison. Toujours un sens aigu de la gestion, tant humaine que pratique.

 

Ne perdant pas de vue la tradition régionale et les images connues du passé agricole en Bretagne, il a depuis quelques temps acheté un cheval, un trait breton, comme il se doit, que l'on pourrait bien apercevoir avant longtemps dans les rangs, aux mains de sa fille, séduite par le projet!... Face au chai neuf et au matériel entreposé dans celui-ci, on pose inévitablement la question de l'éventuel achat de raisins dans d'autres régions, afin de mettre du beurre (demi-sel) dans les épinards. La réponse ne se fait pas attendre : "Avec l'objectif de faire des vins bretons, je préfère l'idée de proposer à des voisins, dont certains ont le projet de planter de la vigne, tout simplement parce que c'est possible désormais, d'utiliser le pressoir et peut-être les installations..." Il restera à se situer dans ce que permet la réglementation... Mais, impossible n'est pas breton!...

Comme on peut le constater lors d'un passage en Bretagne, l'espoir est grand dans les quatre départements bretons. Parmi les premiers pionniers, certains ont capté une certaine notoriété nationale, comme Pauline et Édouard Cazals, dont le Domaine des Longues Vignes, à St Jouan des Guérets, à quelques encablures de St Malo, a été cité par la Revue du Vin de France et honoré du titre de Découverte de l'Année 2024!... Parmi les fers de lance également, le Vignoble de Rhuys-Dantelezh, cher à Marie Devigne et Guillaume Hagnier, venus de Champagne et retenus par la Mairie de Sarzeau suite à un appel à candidature pour choisir le vigneron qui obtiendrait les droits de plantation ouverts sur ses terres. L'historique Presqu’île de Rhuys viticole renaissait après 70 ans de mise en sommeil!... Indéniablement, le train de la viticulture bretonne est sur les rails, les locomotives sont pour la plupart identifiées et les wagons nombreux, y compris sur certaines îles... Grand bien vous fasse! comme on entend parfois sur une célèbre station de radio!...

9 septembre 2025

Eté 2025 : le sud de l'Europe brûle!...

"Notre maison brûle et nous regardons ailleurs!..." Plus de vingt ans après que Jacques Chirac ait prononcé cette phrase, on peut raisonnablement se demander si nous ne sommes pas, collectivement, en train de nous habituer, au risque de voir revenir en boucle, sur les chaînes d'info et nos réseaux sociaux, ces images dramatiques d'incendies, non seulement de forêts, mais de zones cultivées, notamment de vignes, pourtant considérées comme des pare-feux jusqu'à maintenant, mais qui se révèlent aussi des zones vulnérables du fait de l'intensité de certains sinistres (les mégafeux), la conjonction de vents violents (au point que les feux créent leur propre tourmente venteuse?) et la présence de friches, auxquelles on donne vite quelques vertus (préserver une certaine biodiversité), mais qui pour certaines (parcelles de vignes en friche, abandonnées) ne sont pas sans poser de nouveaux problèmes lors de l'intervention des pompiers.

La carte ci-dessus évaluait la prévision des risques d'incendie pour le deuxième semaine du mois d'août 2025. Heureusement, toutes les "zones à risque" ne se sont pas embrasées dans les semaines qui ont suivi, mais, quelques sinistres majeurs sont cependant à déplorer.

Après les incendies (du type mégafeux) dont ont souffert notamment les Landes Girondines en 2022, on pensait presque qu'une telle situation ne pouvait pas se reproduire très vite... En plus, on avait aussi tendance à penser que cette expérience accumulée à l'été 2022 allait permettre une plus grande prévention. Certes, ce fut le cas et les services de lutte contre les incendies de forêt ont su améliorer leur efficacité opérationnelle. Bien sûr, on déplore toujours les "lenteurs administratives et budgétaires" (cas des nouveaux moyens aériens de lutte et leur positionnements géographiques), mais l'impression laissée par cette période dramatique touchant les Corbières, n'a pas déclenché de polémique, même si les débats, dans notre beau pays, ne manquent pas d'être vifs et passionnés. 

Photo : L'Indépendant - Carcassonne

Cette fois, cependant, au lieu des quelques 20 000 ha de pinèdes carbonisées dans les Landes trois années plus tôt, c'est la région viticole des Corbières qui a subi l'assaut des flammes... Si la Gironde n'avait eu à déplorer que très peu d'habitations détruites, au regard de toutes celles qui furent exposées et aucune victime, le bilan pour l'Aude s'avère désastreux : 16 000 ha brûlés, une victime, plusieurs blessés parmi les pompiers, 25 maisons détruites, 2500 endommagées, 600 à 800 ha de vignes carbonisées (entre 1000 et 1500 ha, selon d'autres sources). Une très large plaie, qui s'étend de Lagrasse et Ribaute au nord-ouest à Durban-Corbières et Villesèque-des-Corbières au sud-est, dans le lit de la tramontane, qui n'a pas manqué de souffler.

Photo prise le 6 août 2025 ©Le Cellier des Demoiselles, pour Terre de Vins

Cette fois, les conséquences ne pouvaient être que gravissimes. On ne compte plus les bâtiments agricoles brulés, avec le matériel à l'intérieur. De nombreuses exploitations sont lourdement touchées, sans parler des lieux d'accueil et d'hébergement d'une région très appréciée des touristes fuyant le littoral. Quelques mots, pour évoquer une de ces propriétés : Château Cascadais, cher à Philippe et Marie Courrian (bien connus dans le Médoc, avec leur Château Tour-Haut-Caussan, apprécié des amateurs). On retrouve le vigneron dans une vidéo poignante, enregistrée après le passage du feu à Saint Laurent de la Cabrerisse, village très éprouvé lors du sinistre.

©Maxppp - Charles Baron / L'Indépendant

Ce que l'on sait désormais, c'est que de telles images sont visibles dans une bonne partie de l'Europe!... L'Espagne, avec ses 393 279 ha brûlés, selon un décompte officiel en date du 31 août, semble battre de nouveaux records année après année. Castille et Leon, Gallice et Estrémadure, avec plus de vingt incendies majeurs, sont les plus touchées. Au Portugal, on compte pas moins de 200 000 hectares passés par le feu, dont 60 000 ravagés par un seul incendie!... Pendant l'été, tous les pays du sud de l'Europe ont été plus ou moins touchés, par les conséquences, notamment, d'une surchauffe climatique. Italie, Grèce, Albanie, Montenegro, sans oublier la Roumanie, ont payé un lourd tribut.

Et pendant ce temps-là, à Chypre... Fin juillet, comme souvent ces dernières années, l'île souffre d'un soleil de plomb : pas moins de 44° sont enregistrés!... Comme la situation se répète tous les ans, les vignerons chypriotes, depuis une vingtaine d'années, tentent de s'adapter. Les cépages internationaux - merlot, syrah, cabernet, sauvignon, chardonnay - présents sur les collines depuis des lustres, sont petit à petit remplacés par des variétés autochtones, voire endémiques, patiemment identifiées depuis le début des années 2000. De plus, la viticulture locale qui avait abandonné les terrasses sur lesquelles la vigne était plantée jusqu'à 1400 mètres d'altitude, reprenait possession de ces terroirs de moyenne montagne, gage de qualité, d'autant que les vignes y poussent franches de pied, en l'absence du phylloxera. Si bien que, tous les petits villages, au nord de Limassol, dans les montagnes de Trodoos, retrouvaient une vie et une activité indispensables au bon équilibre d'une communauté.

Las! Un incendie catastrophique embrasait la campagne, avec pas moins de 12 000 ha brûlés, soit 1,3% de la surface de l'île, pourcentage important puisqu'il résulte d'un seul feu!... Le bilan fait état de 51% de prairies, 31% de buissons, 15,5% de zones boisées et 1,1% de zones résidentielles brûlées. On dénombre par ailleurs deux victimes, une dizaine de blessés, 43 maisons réduites en cendres et 29 autres gravement endommagées.

Les images de paysages ravagés par le feu montrent sa violence. Plusieurs villages ont été traversés par les flammes, causant des dommages sur de nombreuses constructions. De plus, on constate aussi que les parcelles de vignes, sensées ralentir le feu, n'ont pas eu l'effet escompté. On peut bien sur, évoquer la sécheresse de la végétation, les températures extrêmes, mais cela montre aussi que des zones de friches, des vignes laissées à l'abandon peuvent jouer un rôle néfaste dans de telles circonstances. Conséquence probable : les vignerons de Krasochoria de Lemesos (zone d'appellation des Villages Viticoles de Limassol), où se situent parmi certains des meilleurs producteurs chypriotes, ne manqueront pas d'entamer une réflexion sur la nécessité d'entretenir le mieux possible ces zones vallonnées parmi les meilleures pour la vigne et ainsi, peut-être, tenter de limiter l'impact de ces incendies estivaux si destructeurs. Certes, il ne faut pas les voir comme une fatalité, mais leur ampleur, ces dernières années, doit rester présente dans nos esprits et ce, dans tous les pays du bassin méditerranéen, voire au-delà.

3 décembre 2024

La bataille des vins, le premier classement historique!...

Catherine Dulhoste vient de nous inviter à prendre place dans la machine à remonter le temps!... Et ce n'est qu'un début!... La récente publication de La Bataille des Vins de Henri d'Andeli, XIIIè siècle ( qui vient d'obtenir le Prix de l'OIV - Organisation Internationale de la Vigne et du Vin- 2024) annonce l'apparition prochaine d'une dizaine de volumes, comme autant de suites, à ce travail de passionné(e)s et d'érudit(e)s!... Et il faut l'être pour ce lancer dans la "traduction" de ce poème médiéval, composé de 204 vers, remontant à 1223, lorsque Philippe Auguste et quelques amateurs divers, souvent ecclésiastiques, décidèrent de tenter d'établir le premier classement des grands vins de France et du monde moderne dé l’époque.

Deux manuscrits datant de la fin du XIIIè siècle ont servi de support à cette étude. L'un est conservé à la BNF (Bibliothèque Nationale de France), l'autre se trouve en Suisse, à la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne (BBB). Ce sont des moines copistes qui, à cette époque, ont retranscrit le texte original aujourd'hui disparu. Il sont bien sur écrits en ancien français, avec quelques différences et autres indications codées, qui rendent la tâche des philologues (spécialistes savants des textes anciens) particulièrement ardue!... Ils ne sont pas moins de quatre qui, au fil du temps, tentèrent de traduire le texte : Jean-Baptiste Legrand d'Aussy, en 1781, puis le français Alexandre Héron en 1881, le belge Albert Henry en 1991 et le suisse Alain Corbellari en 2003.

En ce jour de 1223, la Bataille fut sans doute épique!... Ce Grand Tasting médiéval regroupe pas moins de quatre-vingt "crus", surtout des blancs (le roi Philippe Auguste en est friand) et ceux-ci opposent les vins du Nord, bien appréciés à l'époque et ceux du Sud. Certains ne passent pas la barre d'une première pré-sélection!... Les plus réputés (à l'époque) sont ceux qui entourent Paris (Beauvaisis, Gâtinais, Vermandois). Avec ceux de Champagne, ils composent les crus du "Vin François" (prononcez françouais). Il y en a aussi en Bourgogne, d'Auxerre à Beaune, dans un large Centre-France, de la Sarthe à Sancerre et jusqu'aux confins de l'Allier, de rares du côté de Rennes ou en Normandie, dans le Centre-Ouest, de Montmorillon à La Rochelle et Angoulême, d'autres de Moissac à Bordeaux et St Emilion, quelques autres dans les grandes cités du Languedoc, Béziers, Montpellier, Carcassonne, Narbonne.

C'est un prêtre anglais qui joue le rôle de maître de cérémonie, avec son assistant, en dégustant tous les crus retenus, une bonne soixantaine, mais, l'un et l'autre n'iront pas jusqu'au terme de la séance. Ils s'écroulent ivres-morts!... Le religieux dormira, dit-on, trois jours et trois nuits!... Philippe II, dit Auguste, prend le relais et finit par proclamer les résultats : le vin de Chypre est élevé au rang de Pape (sorte de Premier Grand Cru Classe Exceptionnelle), puis le vin d'Aquilée à celui de Cardinal, un vin d'Italie (Vénétie et Frioul actuels). Les deux sont des liquoreux gorgés de fruit et de soleil, issus de muscat ou de malvoisie, dont la réputation était déjà sans conteste au XIIIè siècle. Puis, vingt crus de France sont classés en trois rois, cinq comtes et douze pairs!... Lesquels?... Mystère!...

Sans un tant soit peu d'informations, on considère aisément à quel point, ce "concours médiéval et royal" peut être qualifié d'abstrait et, pourquoi pas?, le fruit d'une imagination fertile. En fait, après avoir eu la chance de découvrir Chypre en vue de la rédaction du Guide des Vins des Îles, Voyages en Méditerranée, on comprend mieux à quel point la dégustation des meilleurs vins de la planète n'a pas commencé avec l'apparition du Classement de 1855.

Un peu d'histoire... En 1223, nous sommes au cœur de la Cinquième Croisade (1217-1227). A cette époque, les Lusignan règnent sur Chypre et ce, pendant trois siècles (1192-1489). Cette noble famille poitevine y construit des commanderies et tous les pèlerins et templiers, ou presque, qui se pressent au Moyen-Orient pour conquérir ou reconquérir Jérusalem, y font escale à l'aller, mais surtout au retour, afin de panser quelques éventuelles plaies. Ils y découvrent la Commandaria (dont on vient de célébrer le 800è anniversaire, salué comme il se doit à Dijon, voilà quelques semaines), ce cru plein de saveurs déjà ancien, ne manquent pas d'en mettre dans leurs bagages et ainsi, nombre de cours européennes vont découvrir ce nectar, ce qui contribue à faire sa réputation au moment de la Bataille des Vins. Cette logique de la pause réparatrice traversera l'Histoire d'ailleurs, puisque nombre de nos militaires, retour d'Afghanistan en particulier, y passèrent aussi quelques semaines, histoire de décompresser et d'être débriefer, avant de regagner la mère patrie, au lendemain de combats sévères. L'histoire ne dit pas s'ils furent nombreux à découvrir le nectar chypriote, plutôt que diverses boissons en canettes d'aluminium...

Ce récit datant de 1223 pose cependant question. Prenons le cas des crus du Val de Loire. Pas moins de quatorze vins et autant de lieux sont cités, plutôt dans la partie centrale ou supérieure du fleuve. Sur la carte des crus de France en 1223, selon la Bataille des Vins de Henri d'Andeli, seul le nom d'Anjou, plus près de l'océan, apparaît. Or, nous savons qu'un cru illustre de vin blanc existe dans la région depuis 1130, date de la plantation du Clos de la Coulée de Serrant, par des moines cisterciens. Soit un siècle plus tôt!... La Coulée faisait-elle partie de la liste des vins "excommuniés", selon l'expression adoptée alors?... Ou alors, le prêtre anglais, grand ordonnateur de la séquence augustienne, quelque peu revanchard et rancunier, se souvint que le cru angevin était planté sur le lieu même de la Bataille de la Roche aux Moines, au cours de laquelle, en juillet 1214 (juste neuf ans plus tôt et quelques semaines avant Bouvines), les Anglais de Jean sans Terre, qui voulait être Duc d'Anjou, frère du défunt Richard Cœur de Lion, furent battus à plate couture par les valeureuses troupes du Sénéchal Guillaume des Roches, allié du roi de France... Philippe Auguste!... Tout est politique, n'est-ce pas?... Mais peut-être l'excommunication permit au passage d'écarter une production de moines cisterciens, par opposition aux bénédictins bien représentés dans la région.

Dommage finalement, que nous ne puissions au XXIè siècle reproduire une telle dégustation. Moult crus et vins de lieux cités et récompensés ont disparu. Mais, il faut laisser une place à la légende!... Attendons avec un minimum d'impatience les futures parutions, comme Du vin françois au vin francilien ou encore Du vin françois au Champagne, sans oublier les Vins d'Alsace et de Moselle ou les Vins d'Auxerre, pour ne citer que les premiers de la liste à paraître. Affaire à suivre!...

6 juillet 2024

Guide des vins des îles 2 : Île de Giglio, Cantina Altura Vigneto

Le ferry annonce son arrivée au port d'un coup de sirène vif et sonore. Il a fallu à peine une heure pour venir de Porto Santo Stefano, sur une mer calme, dont le bleu rivalise aisément et dans la nuance avec celui du ciel, légèrement flouté par une petite brume sur l'horizon. A l'approche de l'île, comme dans d'autres circonstances identiques, je m'interroge quant aux réflexions que les équipages de pirates de Barberousse pouvaient formuler, au cœur du XVIè siècle, au moment de prendre d'assaut cette île et de la mettre à sac, déportant au passage l'essentiel de sa population pour la vendre comme esclaves. Mais, mes intentions sont bien plus pacifiques et déjà, je scrute le paysage, afin d'y découvrir quelques terrasses couvertes de vigne. Vais-je encore pouvoir capter le parfum des fleurs de myrtes dans le maquis, alors que les vendanges sont programmées?...

Sur Internet, on trouve aisément une autre photo de Francesco Carfagna, les bras écartés, comme s'il planait sur ses vignes, comme s'il se prenait pour un oiseau venu s'installer ici, à proximité de cette côte escarpée lui offrant un nouveau refuge, pour lui-même et ses proches... Parce qu'il se souvenait des journées d'été passées ici, dans son enfance... Il ne semble pas qu'il ait le moindre regret de sa première vie de professeur de mathématique du côté de Bologne, vie avec laquelle il rompt au début des années quatre-vingt. La Toscane et ses vins ont sans doute aussi laissé une marque indélébile dans son esprit. Et alimenté ses rêves également, avec cette envie de se rapprocher de la terre, fût-elle ardue à maîtriser... A 34 ans, il quitte l'enseignement et très vite, débarque sur Giglio où, devine-t-il sans doute, l'attend son destin. Il y rencontre vite sa compagne, Gabriella et avec l'aide de son fils Mattia, ils ouvrent ensemble un restaurant, L'Arcobalena, spécialisé dans la cuisine de poisson et qui devient vite une référence gastronomique locale. Et un beau moyen de s'intégrer à la vie insulaire, en même temps que de se découvrir une passion pour les vins naturels, ainsi que pour le vin local Ansonaco, issu du cépage ansonica, alors presque disparu d'un paysage lui étant largement dédié jadis.

Francesco Carfagna aurait pu ressentir une sorte de vertige face au défi de devenir vigneron sur Giglio, du fait notamment des paysages, de cet azur qui l'entoure alors. Féru d'histoire, il se penche sur le passé de la viticulture locale. Il découvre que quelques parcelles acrobatiques, composées de terrasses donnant sur la mer et abandonnées depuis des lustres sont disponibles. Il se porte acquéreur d'environ quatre hectares de ces vignes quelque peu aériennes. Nous sommes en 1999 et un nouveau millénaire s'annonce, celui de tous les défis!... Ces terrasses se situent au sud-ouest de l'île, non loin de la pointe et du phare de Capel Rosso. A l'image de quelques autres sites dans le Monde, on devine aisément que l'on est là dans un endroit hors du commun. Celui-ci s'appelle Altura, le domaine devient Altura Vigneto. Sur l'île, à cette époque, nombreux sont ceux qui rient sous cape, voire qui traitent Francesco de fou!... Il faut bien dire que la tâche se révèle énorme. Les premiers mois défilent. Il faut défricher, la garrigue dominant largement. Des kilomètres de mûrs de pierres sèches sont à redresser, des terrasses parfois très étroites doivent être remises en état. Sans oublier d'arracher les arbustes qui concurrenceront la vigne, tout en conservant la biodiversité végétale et animale. Il faut aussi installer quelques canalisations d'eau, planter des piquets pour accueillir la vigne. En 2000, interviennent les premières plantations. L'île est un bloc de granit, à de rares surfaces près. Le sol est souvent sablonneux en surface.

Si l'on tente de dresser un inventaire ampélographique pour les parcelles, on constatera aisément qu'une foultitude de cépages sont présents ici : de la malvasia au sangiovese, du grenache au canaiolo, en passant par l'aleatico, le corinto nero, les muscats ou le pizzutello... Pas moins d'une vingtaine sans doute, comme autant faisant référence à l'histoire viticole italienne et à la diversité d'expression et d'origine. Très vite, devant l'ampleur de la tâche, il vend son restaurant, son fils Mattia, très actif aux fourneaux, décide de partir pour Paris. Il y complète ses connaissances et son expérience, jusqu'à devenir vigneron aujourd'hui en... Auvergne!... Lors de la création du domaine, sa fille Irène n'avait que six ans. Pouvait-elle être celle à qui Francesco passerait le témoin?... Elle travaille très jeune dans le restaurant de ses parents et participe à la vie de la vigne et de la cave, au moment des vendanges notamment. "Mon père a été capable de me passer la passion sans jamais me l'imposer. Du coup, j'ai beaucoup voyagé, en faisant diverses expériences, pendant que je faisais mes études." Après le lycée, elle part pour un an à Paris, travaille dans un restaurant italien et fait quelques extras à La Cave de l'Insolite ou au Baratin. C'est à ce moment-là qu'elle fait plus large connaissance avec les "vins nature"...

Elle file ensuite à Lyon, pour une année d'études de langue (anglais et russe). Elle rentre ensuite en Italie, à Turin, où elle collabore largement au restaurant Banco Vini e Alimenti, ainsi qu'au restaurant Consorzio, bien connus dans la ville et le milieu. Elle en profite aussi pour faire les vendanges dans le Piémont et en Toscane. Elle séjourne ensuite à Moscou, en tant que sommelière, rend visite à quelques amis vignerons en Géorgie... puis finit par regagner son île!... Ouf!... Nous sommes alors en 2016 et 2017, l'idée de ce passage de témoin est dans l'air... Aujourd'hui, dans le cadre d'une transmission sereine, au cours de laquelle, les vins ne perdent ni leur âme ni leur charme, Irène a pris en charge l'essentiel de la gestion de l'activité, tant à la vigne qu'à la cave, "que dans la plus ennuyeuse gestion administrative..."

 

"Les dernières vendanges ont été assez compliquées... Chez nous, nous avons eu une grande sécheresse, donc moins de production et plus de concentration. 2023 a été catastrophique sur le continent à cause des nombreuses pluies, alors que chez nous, le peu qui est tombé a fait du bien!... Mais, on a eu un vent très très très fort fin août, ce qui a fait des dégâts sur les vignes les plus exposées." La vendange s'est déroulée autour du 10 septembre, à laquelle ont participé de nombreux amis. "Beaucoup de fatigue, mais aussi une fête!... L'Ansonaco 2023 est encore en train de fermenter, il lui faudra du temps pour être prêt..." Et Irène Carfagna de se projeter vers l'avenir : "Cette année, 2024, ça promet bien, mais on tient les doigts bien croisés!!! La vigne est en pleine forme et on a eu beaucoup plus de pluie que d'habitude. On espère que ça va bien passer l'été..."

Au domaine, on estime la densité de plantation à 8500 pieds/hectare (difficile à certifier). Marcottage et provignage sont communément utilisés, même si parfois, le pied ressort à travers un muret!... La taille utilisée est soit en guyot, soit en gobelet. Viticulture menée en bio, sans désherbants, fertilisants chimiques ou insecticides. Seuls du fumier de vache ou des moyens de fertilisations végétales peuvent être utilisés. Les sols ne sont pas labourés, juste raclés. L'enherbement des rangs se compose de fleurs et d'herbes sauvages, parfois de trèfle et d'orties, le tout taillé manuellement. Les traitements se limitent à deux passages de soufre pulvérisé entre avril et mai, contre l'oïdium, le mildiou étant rare du fait des vents quasi permanents.

 

Mais, évoquons l'Ansonaco Carfagna!... L'emblème du domaine et de l'île de Giglio. De tous temps, le cépage le plus cultivé ici, quasi endémique, même si on en trouve aussi sur l'île d'Elbe (ansonica), en Sicile (inzolia) et même en Corse (anzonica ou anzolica). "Par rapport à de nombreux autres cépages, celui-ci, par sa capacité à survivre en milieu hostile, a été l'objet d'une attention particulière, au cours des siècles, des professeurs des écoles de viticulture." Mais, on dit aussi que, aromatiquement, l'ansonaco est un caméléon, passant aisément des notes d'abricot et de confiture d'orange amère à des fragrances de fleur d'oranger, de genêt, de rose et de mirabelle mûre. En bouche, on retrouve cette complexité et une élégance notoire. On peut le déboucher à l'avance et dix années de vieillissement en bouteille ne lui font pas peur!... La cuisine, sur une base terre et/ou mer lui convient parfaitement.

La petite musique distillée par les vins du domaine s'étend aussi, entre autres, au rosé, Rossetto, et au rouge, Rosso Saverio. Le premier est issu de raisins sangiovese de négoce, achetés sur le Continent, en Maremma, territoire au bord de la mer Tyrrhénienne, chez des amis de confiance. Le tout est vinifié sur l'île, le raisin est égrappé, soutirage après deux ou trois jours, fermentation spontanée à température de cave, mise en bouteilles entre mars et mai suivants. Aucune filtration ni traitement œnologique. Je vous laisse imaginer le vin de soif, parfumé, simple et savoureux que cela donne!... Le genre dont on ne peut se passer pendant tout l'été!...

Pour le rouge, il est fait appel à la tradition locale. Rosso Saverio est une sorte de melting-pot dans lequel des raisins différents sont appelés à fermenter tous ensemble. On y trouve sangiovese, grenache, malvoisie, muscat blanc et noir, trebbiano, vermentino et quelques autres en quantités réduites. Ici, on tient compte du fait que tous ces raisins sont de maturité différente. Certains sont donc ramassés plus tôt et on les laisse alors "se reposer à l'ombre". Pour les premiers, il se produit alors une légère déshydratation. Quand ils sont tous récoltés, ils sont vinifiés ensemble et fermentent sur peaux, avec les rafles. Après une longue macération, les jus restent sur peaux pendant plusieurs mois, le temps qu'il faut... "C'est un vin qui peut durer dans le temps justement et il parait souhaitable de le faire vieillir le plus possible, même si, après deux ou trois ans, il commence à être assez mûr. C'est un rouge traditionnel, plein et riche des saveurs et du mystère..." Que l'on peut apprécier pour lui-même ou, à table, avec ce qu'on préfère!...

Photos : Altura Vigneto

L'espace d'un instant, ou pourrait penser que la vigne hésite ici entre le rocher et les eaux bleues et profondes de la Méditerranée. Pourtant, elle n'est en rien fragile et, confrontée aux éléments, notamment le vent, très souvent dans l'année, elle inspire sans doute une forme de résistance à l'homme qui l'entretient, non sans difficultés, celui-ci y puisant toute l'abnégation voulue... Et sans doute, pour la Famille Carfagna, l'idée, non recherchée cependant de prime abord, de faire passer une sorte de message... Humilité face à la nature, sens du partage, ouverture vers le large et, en même temps, faire valoir le sens de l'accueil, tout en proposant des vins pleins d'une sorte de mystère, voire de mystique... Mais, finalement, toutes les peuplades passées sur ces îles y sont sans doute pour quelque chose... Revient-on pleinement indemnes d'une visite de Giglio?...

Prochaine destination : à suivre

1 avril 2024

Guide des vins des îles 2 : Île de Capraia, Azienda agricola La Mursa

Pour trouver Capraia sur Google, il ne faut pas hésiter à dézoomer franchement à l'est du Cap Corse!... L'île est située le plus à l'ouest de ce qui compose l'Archipel toscan, entre la Toscane continentale et la Corse. On dit parfois que c'est la plus corse de ce groupe de sept îles : Elbe, Giglio, Capraia donc, Montecristo, Pianosa, Giannutri et Gorgona, de la plus vaste à la plus petite, sans oublier quelques îlots çà et là, comme des confettis entre ciel et mer. Dans trois de ces îles (Capraia, Pianosa et Gorgona) furent implantés des établissements pénitentiaires, dont on retrouve des traces de nos jours. Celui de Gorgona existe toujours. On y produit une cuvée sous l'impulsion d'un célèbre domaine toscan.

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Cette île d'une vingtaine de kilomètres carrés, comme d'autres terres isolées de Méditerranée, donne parfois l'illusion, lorsqu'on fait route dans sa direction et avant même d'en distinguer avec précision les contours, d'être posée sur l'horizon et de faire la planche. Impression renforcée lorsque les bleus du ciel et de la mer semblent former une légère brume matinale au-dessus des flots. D'ailleurs, les petits bateaux blancs, à voile ou à vapeur, sont nombreux, au cœur de l'été à faire cette douce traversée d'une vingtaine de milles nautiques entre le Cap Corse ou Bastia et les abords de Capraia. On ne saurait en blâmer leurs propriétaires!... Et certaines passagères, nymphes de notre époque, peuvent ainsi parfaire le hâle de leur peau ambrée. Avec un peu de chance tiens, une ligne et un hameçon jetés à l'eau pendant le trajet pourraient offrir le menu du soir...

Et puisque la mer est belle et le vent léger, on débarquera quelques heures, pour aller voir notamment le Castrum Capraiae du Forte San Giorgio, restes de la forteresse construite jadis par la République de Pise et connue selon certaines sources, pour avoir été bâtie entre le XIIè et le XVIè siècle. Des recherches archéologiques ont d'ailleurs permis d'y découvrir des palmenti attestant de la production de vins, ou tout du moins de jus de raisins, certes foulés de façon ancestrale, mais s'inscrivant dans la civilisation du vin en Méditerranée.

 

Mais Capraia recèle de nos jours quelques mystères, sous la forme de micro-domaines viticoles et notamment l'Azienda Agricola La Mursa, qui méritent le détour, lorsqu'on souhaite évoquer la résurgence de l'activité vini-viticole sous l'impulsion parfois de jeunes passionnés, sur certains territoires éloignés, naguère presque oubliés pour diverses raisons, notamment politiques et historiques. Après avoir pu apprécier un rafraîchissement sur l'une des terrasses de Porto Vecchio, petit port où se croisent parfois ferries quotidiens, navires de plaisance et paquebots de croisière pour de courtes escales, les premiers lacets de la petite route, la Via del Cornero, me permettent de m'élever assez vite dans le paysage, dans lequel les senteurs du maquis deviennent de plus en plus prégnantes, buissons d'hélichryses, ou immortelles, dont les fleurs jaunes exhalent des arômes typiques de curry ou couverts de baies de myrte, dont la liqueur aromatise avec bonheur des cocktails à savourer sur une terrasse estivale. Un peu après la mi-pente, il faut franchir une sorte d'arc quelque peu en ruine et baroque, qui soutenait naguère le portail d'entrée de la colonie pénitentiaire de l'île, celle-ci ayant fermé ses portes en 1986, permettant le retour de la population et la perspective de réinstaller une activité agricole occupant longtemps les détenus. D'ailleurs, la mairie a proposé la récupération des terres abandonnées par la Colonie Pénale Agricole, ce qui a permis à Francesco Cerri, le fils de Stefano, le boulanger de l'île, de mettre sur pieds ce projet de la Mursa, incluant également la restauration à terme de la "buanderie" de la prison, afin d'y installer une activité agrotouristique.

 

Mais, Francesco a vu sa vie basculer voilà juste quelques années... Lui, le Capraiese attaché à son île, avait décidé de faire revivre sa terre, fût-elle difficile, avec ses origines volcaniques, ses pentes sévères et tout ce qu'il faut pour pratiquer ce que certains appellent une "agriculture héroïque". Parfois, au terme d'une journée passée à entretenir son jardin potager, dont les légumes sont destinés à la petite boutique de son père, il s'assoit sur un rocher et contemple la mer... Celle qu'en été, nous voyons toujours bleue, alors que lui sait bien que, certains jours d'hiver, on se croirait en Écosse!... Le climat compte parfois des phases cachées à nos yeux de contemplateurs... Cela ne l'empêche pas de rêver à un autre futur.

Un jour, dans la boulangerie et petite épicerie familiale, il croise le regard d'une jeune femme. Elle s'appelle Gianna Zito. Elle vient d'arriver sur l'île, pour la rentrée des classes. Elle est venue des Pouilles afin d'enseigner ici. L'orage gronde... Coup de foudre?... Quelques semaines plus tard, le rêve de Francesco est devenu projet. Encouragée par la mairie, une installation est possible. Des légumes certes, mais surtout de la vigne. Francesco n'ignore pas que naguère, on trouvait du grenache ici, venu de Corse sans doute, mais, les vignes abandonnées avaient fait le bonheur des mouflons, libres de procéder aux vendanges, au point qu'ils finirent par faire disparaître la plante.

Après des heures, des journées, des semaines entières à restaurer les terrasses, consolider et reformer les mûrs de pierres sèches, les instants décisifs se rapprochent. Juste au-dessus de la colonie pénale abandonnée, sur les pentes du Monte Castello, point culminant de Capraia, avec ses 447 mètres, les rangs de vigne s'inscrivent de nouveau dans le paysage, au lieu-dit Lavanderia (la buanderie). C'est sur, le futur est en marche!... A l'heure actuelle, le vignoble est constitué d'environ deux hectares de terrasses et de 6500 pieds de vigne plantés en gobelet (ou alberello ici, méthode permettant de contrecarrer les vents forts dominants et pour faire face aux chaleurs estivales), sur porte-greffe du fait de la présence du phylloxera à Capraia. Le cépage principal est le grenache, mais on compte aussi 2000 pieds d'ansonica (ou inzolia en Sicile), cépage blanc dont les parents sont grecs, dont le roditis. Depuis le début ou presque, on trouve également une petite parcelle de malvasia di Candia, représentant 10% du total. Les raisins sont assemblés avec l'ansonica. Après une macération en grains entiers de vingt à trente jours, puis un élevage de cinq à six mois en barrique, le tout destiné à une nouvelle cuvée, Frasté. La mécanisation se limite le plus souvent à l'utilisation d'un petit motoculteur. La conversion biologique s'est déroulée sous l'égide de l'organisme italien "Suolo e Salute".

Une production résolument artisanale, donc!... Toute orientée vers une qualité propre aux formes de cette agriculture insulaire, respectant les cycles et le rythme des saisons. "Le temps se mesure différemment que sur le continent." Néanmoins, après des études à l'Institut Technique Agricole Anzilotti à Pescia, Francesco n'en alimente pas moins son projet des connaissances locales et de la transmission orale. Ainsi, des témoignages évoquent parfois un vin appelé "U Rappu", obtenu à partir de grenache et d'aleatico, ce dernier, descendant du muscat blanc à petits grains, dit-on, présent sur quelques dizaines d'hectares du côté de Patrimonio et du Cap Corse, dont on tire le Rappu, un Vin doux naturel, donc muté à l'eau de vie, 100% aleatico, servi traditionnellement dans cette partie de la Corse. En attendant, l'identité du domaine s'appuie sur la cuvée Sulàna, vinifiée en partie en grappes entières, dans une proportion propre à chaque millésime. Les raisins sont foulés aux pieds dans des "mastelle", sorte de grandes bassines que l'on retrouve aussi sur les pentes de l'Etna. Fermentation sans contrôle de température pendant une douzaine de jours, puis passage en cuves inox durant quinze à vingt jours. Ensuite, l'élevage en barriques dure environ six mois. Le plus souvent, une sélection des meilleurs raisins composera la cuvée Ventigghjatu, celle-ci méritant plus encore d'être conservée pendant quelques temps en bouteilles afin d'exprimer le meilleur.

Identitaires ces vins? Pleinement!... On en oublierait qu'ils sont toscans, puisqu'ils font partie de l'archipel de cette région, mais avec leurs données insulaires et maritimes. En quittant Capraia à bord du ferry qui me ramène vers l'est et vers Livourne, pour de nouvelles aventures, je jette un dernier regard en direction de cette île d'origine volcanique, jadis couverte de vignes et où, au total, avec les domaines La Piana et Orti Grandi, on ne compte désormais que moins de dix hectares plantés, je me dis qu'il n'y pas de place, néanmoins, pour la nostalgie. Après tout, c'est l'avenir qui nous intéresse!... Parce qu'avec de tels passionnés, à la fois patients et déterminés, on pourrait bien confirmer avant longtemps qu'une forme non négligeable de l'activité viticole se situe bien, désormais, sur ces terres insulaires.

Prochaine destination : Île de Giglio, Cantina Altura Vigneto

25 février 2024

Guide des vins des îles 2 : Pantelleria (Sicile), Abbazia San Giorgio

En consultant une carte de la Méditerranée, on imagine aisément à quel point l'Île de Pantelleria fut, de tout temps, un carrefour stratégique, malgré ses origines volcaniques, la fréquence, la force des vents et un paysage rugueux, sous le soleil exactement!... Dans l'Antiquité, les Grecs la connaissaient pourvue d'eau et donc comme une escale incontournable. En grec ancien, elle se nommait  Παν'τελ'αιρείας, Pan’tel’erías, que l'on peut traduire pas "toute fin des errances". Tout ce que Mare Nostrum connût de populations de navigateurs tenta, à un moment ou à un autre, d'en prendre possession. Vers l'an 800, les Arabes en firent la conquête à leur tour et la nommèrent Bent El Riah, la fille des vents.

Située à 70 kilomètres de la Tunisie et à une centaine de la côte sicilienne, le paysage de roches volcaniques ne rebuta pas les premiers occupants, apparus ici aux environs de 5000 avant notre ère. De nos jours, l'île est connue pour sa production de vin (moscato, passito...) notamment depuis qu'une célèbre actrice s'y est installée, mais aussi pour les câpres et les olives. Le tourisme s'y développe, vu que l'on y redécouvre les effets bénéfiques des "saunas naturels", l'activité volcanique émettant des vapeurs reproduisant, dans quelque grotte, celles d'un sauna ou d'un hammam.

Pour ma part, je dois confesser que les passito et moscato de Pantelleria furent pour moi une découverte totale, au début des années 90, lors d'une visite de Vinexpo, à Bordeaux, où je passais presque une journée entière à découvrir ces nectars sur le pavillon de la Sicile, notamment ceux proposés par Donnafugata, célèbre domaine sicilien, installé ici depuis des lustres. Depuis, d'autres, comme ceux de De Bartoli, sont venus compléter mes connaissances en matière de zibbibo, nom donné au muscat d'Alexandrie sur l'île. Mais, à consulter la carte diffusée au moment des week-ends portes ouvertes, certaines années au printemps, on devine aisément que nombre de nectars restent à découvrir, en se glissant prudemment entre les mûrs de pierres séchées noires du paysage.

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 ~ Abbazia San Giorgio ~

On ne peut rêver meilleure destination qu'une abbaye sicilienne pour entamer ce voyage viticole dans les îles!... Qui plus est lorsque le temps des vendanges est arrivé. En remontant du port, par la Strada Perimetrale, on a parfois le sentiment que la largeur de la route côtière diminue au fil des kilomètres. C'est peut-être dû à l'augmentation de la hauteur et de l'épaisseur des murets de pierres noires bordant la surface asphaltée, ne laissant aucune place à l'erreur pour le conducteur. Dans le ciel, à large dominante bleue, les nuages, des cirrus sans doute, s'effilent dans le mistral de cette chaude journée d'août. Demain, c'est le scirocco qui soufflera ses étonnantes bouffées de chaleur. En passant à la croisée de petits chemins de terre débouchant sur la route, on devine parfois de petites tornades de poussière, comme des sentinelles éphémères montant la garde. En continuant de s'élever par les chemins pierreux contournant la Montagna Grande (836 m) et le Monte Gibele (796 m), on constate à quel point la vigne envahit le paysage jusque sur les terrasses, même si d'autres cultures, oliviers, capriers, ont investi certaines parcelles. Prenant pied sur la terrasse de la maison, je devine par la porte ouverte de la cuisine qu'une cérémonie est en cours : c'est le vigneron, Battista Belvisi qui procède au baptême des nouveaux participants à la récolte, en versant sur leur tête une rasade issue d'une bouteille de l'année précédente, ainsi que sur les premiers raisins fraîchement récoltés. Nul doute que je vais devoir sacrifier à ce rituel liturgique. Par Saint Georges!...

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Le domaine, l'Abbaye Saint Georges, est apparu en 2015. Battista Belvisi est à la fois vigneron, caviste, oenologue. Avec son compère Beppe Fontana, ils réunissent alors environ trois hectares et demi de petites parcelles, comme autant de minuscules clos. L'âge moyen des vignes et de soixante ans, situées vers 300 mètres d'altitude. Les deux tiers sont plantés de zibibbo, le reste, pour l'essentiel de pignatello (appelé aussi nostrale), carignano, grillo, nerello mascalese, alicante cultivés parfois en guyot (vignes de trente ans environ) afin de sauver les raisins de la gourmandise des lapins de garenne, mais surtout en alberello selon le système typique pantesco (terme issu du dialecte local), sorte de gobelet dans une petite cuvette, parfois, où l'eau de pluie (rare!) peut rester et qui protège aussi parfois des vents les plus violents. Cette pratique viticole - vite ad alberello - a été inscrite, en 2014, au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO.

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L'Abbaye Saint Georges a résolument intégré la sphère des vins naturels : conduite en bio avec utilisation de pratiques biodynamiques. Aucun pesticide et produits cryptogamiques ne sont utilisés, ni la moindre fertilisation. En 2023, les conditions climatiques plus avantageuses ont permi d'éviter largement les ravages du mildiou, très envahisseur sur le continent. A la fin de l'hiver, l'herbe est enterrée. A la cave, on ne compte que sur les levures indigènes. Au cours de la fermentation et de la vinifcation, aucun additif n'est utilisé, pas même l'anhydride sulfureux. Ici, pas de sulfites ajoutés, y compris pour le passito de Pantelleria. La superficie actuelle atteint 7,5 hectares, avec une production d'environ 25000 bouteilles. Le vignoble se concentre pour l'essentiel dans le sud-est de l'île, du côté de Khamma, Serraglia, Mueggen et de la Contrada Barone.

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Malgré sa relative petite taille (84 km²), Pantelleria est connue pour ses multiples vents. Ceci, combiné à l'altitude parfois et aux expositions variées, permet de constater des différences intéresssantes, influant sur la teneur en sucre des raisins notamment et sur la date des vendanges. Ces dernières commencent en août (zibbibo, parfois exposé au soleil) et se poursuivent tout au long du mois de septembre, pour ce qu'on qualifie ici de "première récolte". Les vendanges dites tardives, de "second fruit" appelées en dialecte pantesco "sganguna", pour les cuvées Papotta et Zibimbo. La première est une méthode ancestrale et toutes deux sont issues de macérations très courtes (3 jours), avec l'idée qu'un tel zibbibo peut exprimer des notes fraîches et aromatiques, rappelant, en quelque sorte, un jus de fruit.

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Bon an mal an, pas moins d'une douzaine de cuvées illustrent la production de Abbazia San Giorgio. Du côté des blancs, si le zibbibo est le vecteur principal dans ses différentes expressions, on trouve également la cuvée Canto del Grillo, 100% grillo âgé d'une douzaine d'années sur un hectare d'une colline argileuse, issue d'une macération d'une vingtaine de jours, dont l'élevage se déroule en cuve inox durant quatre mois. Il y a aussi Lustro, 100% catarratto planté voilà une quinzaine d'années, dans un paysage de terrasses et un sol volcanique pauvre en matière organique mais riche en micronutriments, avec un élevage identique au précédent.

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Le zibbibo se décline donc en plusieurs styles et qualités, en s'appuyant sur sa présence ancestrale et une part de tradition propre à Pantelleria. Des blancs de macération tout d'abord avec Orange, issu de vignes de soixante ans environ. Des jus qui, après une macération de trente jours passent en partie sous inox et dans des fûts de châtaigniers. Pour Joe Pesk, il s'agit de vignes centenaires. Macération de quatre-vingt-dix jours, puis élevage en amphores ou en fûts pendant un an. "Le nom de la cuvée se veut une référence ludique à un personnage de la mafia italo-américaine et à la saveur intense de pêche abricot propre à ce vin!..."

Passons ensuite aux vins issus de vendange tardive et notamment le Ddefiu (en dialecte, "ni froid ni chaud" ou "vent tiède". C'est le résultat d'un projet qui vise à obtenir un vin sec à partir des raisins utilisés habituellement pour le passito. Longue macération de soixante jours, puis passage sous inox et élevage en amphores pendant environ six mois. Le domaine produit donc également de petites quantités de passito tel que Magico, récolté pendant la seconde quinzaine d'août. Les raisins sont exposés au soleil pendant une dizaine de jours selon la météo. Puis pressurage et élevage de douze mois environ en cuves inox, puis six mois en barriques. Au final, le vin compte douze grammes de sucres résiduels. A proprement parlé, un vin de méditation que l'on apprécie à l'ombre, dans un courant d'air au coeur de l'été, lorsqu'il faut évoquer des choses sérieuses...

Voilà quelques années, deux rosés ont fait leur apparition, du fait notamment que les vignes de nerello mascalese étaient fort jeunes pour produire un rouge à la hauteur des attentes. Le premier fut Cloé. Les raisins sont récoltés lors de la deuxième moitié de septembre. Une macération de quatre jours, puis un élevage pour partie sous inox et en châtaignier permettent d'obtenir une belle pureté d'expression. Bat, le second rosé, produit à partir de nerello mascalese et d'un peu d'alicante est issu d'une courte macération de vingt-quatre heures, mais d'un élevage plus long, soit environ huit mois sous inox, poursuivi par un passage en barriques usagées.

Trois rouges sont actuellement produits au domaine : Cumparone, dont le premier millésime remonte seulement à 2021. Macération de dix jours, l'élevage se prolongeant jusqu'à douze mois, auxquels on ajoute six mois passés en bouteille, avant d'être mis sur le marché, ce qui est le cas pour tous les rouges. Le second, Garofalo, est issu de nero d'avola et d'alicante. Fermentation de quinze jours environ, selon la couleur obtenue. Elevage sous inox de douze mois, puis en barriques pendant dix-huit mois. Le dernier est Rosso dei Sesi, un pur perricone, aussi appelé pignatello. Vignes d'une trentaine d'années, vendange lors de la deuxième partie de la récolte. Macération de quinze jours, puis élevage sous inox. Le terme Sesi fait référence aux constructions funéraires mégalithiques en pierre, présentes sur certaines zones de l'île et donc aussi au nom du peuple qui les a construites au IIè millénaire avant J.-C. 

Les vendanges peuvent être longues, les dégustations aussi!... En fermant les yeux, on imagine aisément que tout contribue à donner aux vins leurs caractères typiques : de la mer et des côtes spectaculaires de l'île, aux parfums et aux saveurs intenses et singulières que l'on retrouve dans les verres. Le soleil peut parfois être brûlant, mais on en apprécie que plus la qualité des pauses déjeuner. La femme de Battista, Pina, n'a pas son pareil pour cuisiner quelques plats typiques. Ses aubergines frites sont insurpassables!... Tout comme ses tourtes, les crêpes typiques à la farine de pois chiche!...

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Mais laissons Mariapiera Simeone évoquer ses dernières vendanges : "Pantelleria est une île magique, dans le vrai sens du terme! Elle a une histoire très ancienne et mystérieuse. Elle est le lieu de nombreux récits épiques d'anciens peuples qui habitaient la Méditerranée et je dois dire qu'elle conserve parfaitement cette atmosphère. C'est presque comme si l'île était une entité vivante qui doit en quelque sorte accepter votre présence, comme une ancienne divinité!... Et le fait qu'il y ait encore des manifestations volcaniques secondaires ou que les vents soient si influents sur la vie de l'île et sur celle des insulaires, contribue certainement à renforcer cette image. Les paysages sont caractéristiques et merveilleux, avec les plantes typiques du maquis méditerranéen qui poussent de manière sauvage et luxuriante, les murs en pierres sèches protégeant les terrasses, les dammusi (nom des habitations typiques) se cachant çà et là, les jardins panteschi avec leurs murs élevés pour protéger des arbres et les nombreuses traces laissées par les civilisations qui, au cours des millénaires, ont habité Pantelleria."

Et d'ajouter : "J'ai eu l'occasion de rencontrer des gens vraiment fantastiques et uniques. Je pense à Riccardo, le garçon fier et gentil qui collabore avec Battista depuis quelques années, à tous les amis qui se joignent souvent aux vendanges : Wolf, qui, voilà de nombreuses années, a été enlevé une nuit par les extraterrestres!... Giampiero, le gentil géant, ému que nous célébrions son anniversaire, Elia et Adriana, avec leurs mille histoires et projets, Mario, un vieil ami qui préparait pour nous tous des repas exquis, tout en nous réjouissant avec ses récits sur le vieux Palerme ; Guiseppe, le fils aîné de Battista qui depuis quelques années aide ses parents, avec tous ses amis, Giulia, la plus jeune fille, toujours engagée dans le sport et bien sûr Pina et Battista, qui m'ont accueillie en famille, avec une hospitalité et une gentillesse incomparables!..."

Il ne nous reste plus qu'à franchir le canal de Sicile et à découvrir cette terre hors normes!... Les photos sont celles du domaine.

Prochaine destination : Île de Capraia, Azienda agricola La Mursa.

1 janvier 2024

Bonne Année 2024!...

Que faut-il attendre de cette année 2024?... Des médailles d'or, des médailles d'argent, des médailles de bronze... des médailles en chocolat?... Pour cela, il faudra notamment patienter, du 26 juillet au 11 août, au coeur de l'été, à l'occasion des Jeux Olympiques et Paralympiques (du 28 août au 8 septembre) de Paris!... Bien sûr, nous connaissons tous, dans nos entourages respectifs, ceux qui vous lâchent parfois des "oh, vous savez, moi, les Jeux..." Et qui seront les premiers à anticiper (ou à repousser) leurs périodes de vacances pour être dans leurs starting-blocks, au moment des grandes finales, dont certaines nous vaudront sans doute quelques Marseillaises!... Amateurs de grands frissons, tous nous serons!...

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Et finalement, peut-être pas, parce qu'au coeur de l'été, il y a aussi matière à mettre le cap sur d'autres contrées, si nombreuses à nous proposer des nectars de toutes les couleurs, blancs, rouges, rosés, oranges... Ceux qu'on se propose d'ouvrir sur une chaude terrasse estivale, lorsque la nuit tombe... Quels que soient nos choix au cours de cette année 2024, essayons de les vivre, de les partager avec ceux qui nous sont chers, en leur souhaitant notamment santé, prospérité, passion certains jours et plaisirs intenses. Belle Année 2024 à toutes et tous!...

31 octobre 2023

Surprise, les Bretons en pincent pour l'Anjou noir!...

Depuis quelques temps, les amateurs dressent l'oreille et les papilles, lorsqu'on évoque la péninsule armoricaine. Suite à une décision européenne, la viticulture bretonne peut enfin se développer et on ne compte plus les projets aux quatre coins de la Bretagne. Certains vont avoir du mal à se mettre en place du fait des défis qu'ils représentent, mais d'autres sont lancés. Une Association des Vignerons Bretons est née, regroupant les professionnels. D'aucuns parlent déjà de nouvel eldorado... Soyons prudents! Il reste tant à faire... En Anjou, en revanche, la dynamique est certaine depuis quelques années. D'ailleurs, lorsqu'on souhaite évoquer les nouveaux talents qui y apparaissent, il est difficile d'être exhaustif. Certaines mauvaises langues iraient même jusqu'à soutenir que dans la région, on donne un coup de pied dans une cuve, il en tombe deux tous les mois!... Nous n'irons pas jusqu'à une telle extrémité à risque (ça dépend de quel côté ils tombent...), mais il n'est pas rare d'en découvrir de nouveaux de temps en temps, par le biais notamment des réseaux sociaux et de leurs algorithmes!... Suivez mon regard... Or, surprise, parmi ces nouveaux venus, un Breton et une Bretonne pure souche, faisant en quelques sortes le chemin inverse, se sont lancés ces dernières années et proposent leurs premières cuvées, faisant face aux difficultés inhérentes aux tout derniers millésimes...

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~ Pierre-Gilles Euzen ~

Avec 2023, ce natif du Sud-Finistère attaque son troisième millésime. Arrivé dans la région angevine pour son activité professionnelle, il sent que celle-ci n'est plus vraiment en phase avec son idéal de vie et son équilibre. Un peu par hasard, il découvre qu'en étant dans la capitale des ducs d'Anjou et du roi René, il n'est qu'à quelques kilomètres de Rablay sur Layon, ou encore Beaulieu sur Layon et autres communes pourvoyeuses de quelques-uns des plus grands nectars issus de chenin. Une région, des crus qui ne lui sont pas inconnus, tant il fut presque biberonné par son oncle Joël, propriétaire avec son épouse Jocelyne de la Cave de la Presqu'île et du Mutin Gourmand, à Crozon, dans les années 2000, aux moment où nombre de vins naturels apparaissaient alors, avec leurs qualités, parfois leurs défauts.

Vignes La Pépiniere

Par hasard, lors d'une dégustation en 2019, il croise Simon Batardière qui, face à ce quadra partant pour la grande aventure, ne se perd pas en conjectures : "Tu presses, tu mets en barriques et topette!" Simple comme un coup de fil, disait la pub des PTT, jadis!... Petit à petit, le réseau s'élargit. Le vigneron évoque lui-même "un apprentissage pas à pas sans formation académique". Il arrive ainsi, grâce souvent au bouche à oreille, à composer son domaine. Dès 2021, la première parcelle se situe ainsi à Beaulieu sur Layon, La Pépinière, 80 ares de vieux chenin en coteau, âgés de soixante ans, en gobelets non palissés. Dès cette même année, il complante en massale ce chenin et plante quelques arbres fruitiers, avec des variétés anciennes angevines de pommiers et de poiriers, ainsi que des pêchers de vigne.

Puis, il récupère ensuite 1,5 ha de vieilles vignes hautes et larges de cabernet franc, âgées de soixante ans également, à La Fosse aux Loups, sur la commune de Rablay. Enfin, il complète le tout avec des vignes complantées, soixante ares de chenin entre vingt et soixante ans, plus vingt ares de vieilles vignes de grolleau, le tout à Montbenault, sur la commune de Beaulieu. Le panel de vignes est pour le moins intéressant, sauf qu'il est assez éloigné du domicile et du petit chai restauré, le tout situé à Vauchrétien, soit à une quinzaine de kilomètres de routes sinueuses de l'Anjou noir.

Une réflexion s'impose donc, afin de conserver une sorte de cohérence pour le projet. Un total de trois hectares environ, c'est l'objectif, mais celui-ci serait désormais de "garder les chenins sur schistes au bord du Layon et de trouver des parcelles en Aubance, sur des sols plus profonds et plus adaptés aux rouges. A la vigne, enherbement naturel entre les rangs, zéro chimie, pas d'engrais, traitements réduits au strict minimum et bien en deçà du cahier des charges bio. Vinification sans intrants, mais pas non-interventionniste pour autant. Le vin ne se fait pas toujours tout seul!..."

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Maintenant, il faut que tout cela se mette en place. On imagine aisément la part de rêve du vigneron débutant. Traduire l'impact de son ou ses terroirs, faire des vins qui lui plaisent, mais qui interpellent aussi l'amateur et topette!... Avec 2022, Pierre-Gilles Euzen (prononcez euzin, comme il se doit dans le Finistère) propose un chenin (ça rime!), A l'horizon, auquel il faudra un peu de temps passé en bouteilles pour s'exprimer totalement, mais également un rouge, L'Instant d'après, un cabernet franc issu d'une délicate infusion, que l'on peut apprécier, à ce stade, légèrement rafraîchi, dans l'esprit d'un rosé colloré ou d'un rouge clair, selon la définition que chacun en fait!... Le vigneron de Vauchrétien ne fera pas part à ce stade de certitudes. Il va avancer pas à pas, certain également que l'entraide et l'écoute en vigueur dans la région, pour peu que vous intégriez un groupe de "voisins" souvent confrontés en même temps aux affres du climat notamment, lui permettra de s'ouvrir d'autres horizons. A suivre!...

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~ Adèle Coguic ~

Voici un autre exemple d'installation récente, s'appuyant résolument sur un mode artisanal autour d'une production de vins naturels. Ce n'est sans doute pas strictement lié au hasard, mais les fils menant à ce changement de vie sont parfois presque liés à une forme d'imaginaire. Adèle Coguic a d'abord été animatrice en EPHAD pendant seize ans du côté de Durtal, commune limitrophe du Maine-et-Loire et de la Sarthe. "Un public âgé rural qui n'est sans doute pas pour rien dans ma reconversion (les discussions autour des travaux de la terre, la connaissance de la nature et du vivant, la transmission orale...)". Après cette sorte de déclic et une curiosité certaine pour le vin, elle éprouve le besoin d'en savoir plus. Elle approfondit ses connaissances par le biais du cycle du WSET 1 à 3 (Wine and Spirit Education Trust), puis d'une mention supplémentaire de sommellerie à Angers, entre 2019 et 2023.

On devine aisément à quel point les rencontres avec les vignerons croisés lors de différents stages sont déterminantes. En 2020, elle effectue ses premières vendanges chez Didier Chaffardon, pionnier des vins naturels en Anjou. En septembre de cette même année, elle quitte définitivement l'EPHAD et se lance dans l'aventure. En 2021, les vendanges se déroulent chez Emilie Tourrette-Brunet, une autre révélation de la région. Pour renforcer sa formation, elle passe par le lycée agricole de Montreuil-Bellay, pour des stages de taille, travaux des vignes et vinification.

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"J'ai appris et j'apprends beaucoup avec eux..." En 2022, Didier Chaffardon lui propose de reprendre une parcelle de gamay de 80 ares à Mozé sur Layon. Désormais, une autre parcelle située dans la même commune, 90 ares de cabernet franc, complète l'ensemble. La vigneronne s'est désormais lancée dans la recherche de chenin, de quoi totaliser environ trois hectares, limite basse de la rentabilité, selon ce qui se dit.

Bien sûr, une des plus grandes difficultés actuelles est de trouver un local, afin d'entreposer les cuves et organiser les vinifications, obstacle à un développement serein identifié dans la plupart des régions, surtout pour les jeunes débutants non-originaires des secteurs viticoles choisis. Mais, cette fois, la chance a sourit à Adèle, puisque cinq jours avant les vendanges 2022, elle peut enfin prendre possession d'un local à Saint Saturnin sur Loire. Désormais, les premières cuvées sont disponibles : un gamay rosé gourmand, avec une pointe de sucres résiduels, qui fleur bon les séquences apéritives et un gamay rouge, qui devait au préalable être un vin primeur, proposé avant la fin de l'année, mais qui, finalement, a un peu traîné des pieds ou qui a pris son temps, pour devenir une cuvée printannière. Des vins de pur plaisir, sans prétentions, mais très accessibles, embouteillés et capsulés, un peu façon Chaffardon, qui a démontré que la méthode permettait aussi de garder les vins sans difficultés.

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Encore des nouveaux venus donc en Anjou!... Et notamment en Anjou noir!... Une région où l'on verra sans doute cohabiter de plus en plus, ces micro-domaines tournés vers la qualité, formant une mosaïque s'appuyant sur celle des terroirs désormais bien identifiés, avec d'autres structures aux objectifs bien éloignés de ceux des premiers, pour lesquels la logique de forte production, de hauts rendements, conduit à une production de masse, pouvant satisfaire le négoce traditionnel et la grande distribution, en proposant notamment des "méthodes traditionnelles" portant bien mal leur nom, à des tarifs supposés compétitifs!... L'écart se creuse entre les deux hémisphères de la viticulture... Il n'est que d'arpenter le vignoble angevin pour s'en rendre compte.

* : Photo de Laurent Combet, le Courrier de l'Ouest

15 octobre 2023

Guide des vins des îles : la suite en ligne!...

En août 2022, je vous annonçais la parution du Guide des Vins des Îles, Voyages en Méditerranée, grâce aux Editions Nouriturfu, quelque chose entre le guide de vin, le guide de voyage et le catalogue des bonnes idées d'escapades. Sa livrée façon marinière d'équipage (une jolie idée de l'éditeur!) avait des relents d'embruns chauds et salés, au soir d'une traversée, lorsqu'on arrive à quai et que l'on décide de partager un verre sur une terrasse envahie d'un magnifique soleil couchant...

Guide des vins des îles (couverture)

Bien sûr, que l'on soit dans la peau d'un lecteur ou de l'auteur, l'envie d'une récidive finit vite par vous démanger. Mais, si pour le premier opus, les choses ne furent pas simples, entre épisodes Covid et diverses contrariétés d'ordre personnel, imposant des annulations de dernière minute, l'idée que la première liste de domaines à découvrir et de vignerons à rencontrer était loin d'être exhaustive, ne pouvait que faire germer celle de me présenter de nouveau en salle d'embarquement... Mais, la conjoncture de 2017 ou 2018 n'est déjà plus la même que celle d'aujourd'hui... Un sujet se retouvant un peu moins, désormais, dans la ligne éditoriale de l'éditeur, des coûts repartis à la hausse, tant pour ce qui est des voyages aériens que des séjours et peut-être aussi l'envie de voir si on peut faire autrement, en mélangeant le concret au rêve... Une sorte de nouveau défi, avec un bilan carbone au top!... Peut-on solliciter notre imaginaire pour prendre pied sur quelques terres lointaines, posées sur l'horizon?... 

Comment cela va-t-il se concrétiser? En fait, l'objectif est de faire quelques recherches (la liste s'allonge chaque jour!), de prendre contact avec les vignerons dans leur petit paradis îlien, d'échanger avec eux, de capter leur passion et, en même temps, ces senteurs incomparables des herbes sauvages et de la pierre chaude, que l'on subodore inévitablement dans toutes les cuvées à découvrir, le soir sur la terrasse. Vous pourrez donc retrouver ici-même, au fil du temps, ces vins de toutes les couleurs et tous les styles, ce qui fait toute la diversité de la production vinicole, si variée, multiple, que les amateurs ne peuvent plus ignorer aujourd'hui. Et si, en plus, cela vous donne l'impérieuse envie de mettre les voiles, de franchir le détroit qui vous sépare de cette île mystérieuse, lors d'un séjour en Italie, en Grèce ou ailleurs, alors, le pari sera largement gagné!... A charge pour moi de trouver les mots justes, afin que vous montiez sans crainte dans ce ferry débonnaire, glissant sur le bleu profond de la Méditerranée et peut-être d'autres mers et océans... Alors, prêts pour de nouvelles aventures?...

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