Les plus perspicaces d'entre vous ne manqueront pas de me faire remarquer que je suis de passage à Bordeaux après la bataille!... La bataille des primeurs s'entend. En cette semaine quatorze de l'année quinze de notre nouveau millénaire, à cheval sur mars et avril, au cours de laquelle, comme chaque année, certains ont couru de châteaux en caveaux, plus sensibles, parfois, à l'épaisseur de graviers blancs des allées, qu'à la qualité intrinsèque des tanins ou à l'expression aromatique du millésime, en quête d'un pseudo graal vinique que l'on n'atteint jamais!... Pensez donc, des vins qui ont à peine plus de six mois de barriques!... Ces dernières identifiées parfois au moyen d'initiales (celles des tonneliers), dont les fabricants prennent bonne note, lorsqu'il faut conseiller les vignerons. Avec leur expérience des bois de chêne et des chauffes, ils collationnent les informations et savent désormais dresser le portrait "papillin" (à ne pas confondre avec Pupillin) des plus grands spécialistes en la matière, ceux-là même qui attribuent les notes si déterminantes, au moment de fixer les prix. Bancal, vous avez dit bancal?... Certains évoquent les effets d'une nouvelle chasse au dahu!... Pas faux!...

001Une trilogie de domaines à voir ou revoir, en cette éclatante matinée d'avril. Jacques Dupont dit, à propos de cette semaine :"C'est celle des minibus Mercédès, des voitures noires et des hommes tristes". Je revendique le deuxième critère, mais pour le reste, juste une petite berline, dont la moitié arrière est réservée à ma fidèle Horta (qui adore ces virées dans les vignes!) et des vignerons qui ne manquent pas d'humour, en plus d'avoir des choses à dire.

Première étape au Château Mirebeau, de Cyril Dubrey et son épouse Florence. Un couple que nous avions laissé "à la plage de Martillac", en juillet 2012, quelques mois avant son apparition dans Tronches de vin n°1. Cyril est de ces vignerons passionnés qui ne craignent pas d'évoquer les changements de cap et d'orientation, qui font souvent la vie d'un domaine. Parfois cependant, ils sont tus, de peur que le visiteur ne prenne cela pour une forme d'inconstance, dans une activité pour laquelle, certains amateurs et/ou consommateurs, préfèrent une continuité affichée, même au-delà des générations se succédant aux commandes. Ainsi, le vigneron de Mirebeau évoquait naguère sans la moindre crainte, le choix fait début 2005, de la biodynamie, un tournant culturel, au-delà même de l'option culturale.

Mais, dix ans plus tard, si la "plage" est toujours là (les quatre hectares de la propriété sont coupés en deux par l'ancien rivage situant le Mouvement burdigalien, vieux de 21 millions d'années), point de mangrove, ni de palétuviers, mais de l'herbe!...

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En effet, comme souvent, les excès climatiques sont porteurs d'informations et peuvent générer certaines décisions. Ainsi, jusqu'à il y a trois ans, Cyril Dubrey pratiquait les quatre façons mais, s'il fait désormais appel à un prestataire pour pratiquer les labours au cheval (qu'il ne souhaite pas utiliser dans sa com', a contrario de quelques illustres voisins, suivez mon regard!...), il n'en recherche pas moins à optimiser la méthode. Tontes et passages du chenillard viennent donc compléter le travail. Une évolution fondamentale, pour un vigneron qui avait à coeur, jusqu'en 2012, de présenter des vignes dites propres. "Mais depuis, j'ai pris 2013 sur la figure!..." Et là, il convient de rappeler quelques caractéristiques de l'année : 1200 mm de pluie, au lieu de 800 pour une année normale, deux fois 105 mm en deux jours, en juin, au moment de Vinexpo (certains se souviennent de soirées festives bien arrosées pendant la semaine!), au point que des amis américains du couple, présents en France à ce moment-là, évoquaient ce qui se murmurait déjà outre-atlantique (mais pas en France, grand dieu!), à savoir que 2013 était un millésime mort-né!...

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Conséquence quasi immédiate, à Mirebeau, on prend la décision de faire des économies : moins de travail, moins de produits, puisqu'on peut affirmer sans crainte, qu'il n'y a pas eu d'aussi mauvais millésime depuis certaines années 50!... Résultat, quatre barriques seulement de 2013!... Toujours est-il que Cyril, ne supportant plus de voir ses terres érodées de la sorte, se dit que sur des sols assez riches, il ne faut pas avoir peur de l'herbe et comprend mieux ce que les anciens propriétaires faisaient. De plus, les quatre façons ayant tendance, selon lui, à maintenir l'humidité et donc, à compliquer la gestion du mildiou sur des terres assez lourdes (argile), sans parler de la stagnation de l'eau, parfois, en bout de rang, il se fait fort de positiver la présence de l'herbe alors que, de son propre aveu, il pensait le contraire voilà peu. C'est ce qu'on peut appeler une remise en question!...

008Après donc une demi-récolte en 2012, une quasi impasse en 2013, voilà que 2014 se présente sous de biens meilleurs augures. Pas la moindre trace de mildiou pendant le cycle végétatif et pas moins de quatre-vingt barriques, soit environ 190 hl pour composer le Pessac-Léognan du domaine (pas d'éclaircissage et 45 hl/ha environ)!... Cyril et Florence ne boudent pas leur plaisir, d'autant que fermentation et élevage se sont déroulés au mieux. Si bien que, si l'assemblage se fait en principe à la sortie des malos, ils ont pu cette année respecter les lots, par cuves de vinification et donc par terroirs. D'où une dégustation passionnante et l'éventualité d'une analyse nuancée, pour les vignerons eux-mêmes.

Quatre lots à découvrir. Cyril pratique d'une façon originale : il assemble, dans un même verre, un peu de vin issu de trois barriques voisines, donc pas de fût PhR (après les inévitables RP naguère?) pour brouiller les pistes. Le premier lot, du merlot âgé d'une dizaine d'années, issu de la partie haute du vignoble, en barriques neuves de chez Darnajou depuis le mois de décembre et soutiré la semaine précédente : une bouche plutôt gourmande, avec une dominante aromatique sur l'eucalyptus et le cèdre. Le second vient des vignes de merlot du bas de la propriété, âgées de vingt ans. Des barriques neuves également et un caractère plus vibrant, avec une belle finale délicatement saline, une tendance plus serrée. Cyril préfère évoquer la "cristallinité" du vin, plutôt que sa "minéralité". Le troisième, du merlot encore, provient de barriques d'un et deux vins, doté d'une belle dynamique. Enfin, le cabernet sauvignon, assemblé dans la cuve avec un peu de petit verdot et de carménère, séjourne dans des fûts de trois et quatre ans. On est tenté de lui trouver un caractère plus austère, plus fermé. Notez qu'à ce stade, il n'y a guère plus de 30 mg de soufre total et l'ensemble se situant dans une moyenne de 13°. Du beau travail!... Le vigneron veut y voir le retour accordé par la vigne, pour le travail exigé par les années précédentes.

Pour finir, retour sur la version 2012, en bouteille depuis près d'un an. Stupeur!... Nous pénétrons un autre monde!... Le nez explosif suggère le mourvèdre, voire quelques nuances évoquant les grands Bandol. Près de 90% de merlot très mûr (le reste de cabernet sauvignon), ramassé entre 13° et 17° dès le début octobre, soit parfois, deux semaines avant la plupart des GCC de l'appellation. Le tout fut assemblé dans une même cuve trois jours seulement après la vendange et la malo terminée au bout d'un mois, malgré les conditions hors norme du millésime, à contre courant des préceptes de tout manuel d'oenologie. Trois voix pour, deux contre lors de la dégustation d'agrément en Pessac-Léognan, ouf!... Un phénomène!... Étonnez-vous!...

012A Pujols sur Ciron, nous retrouvons Vincent Quirac, au n°19 bis du Bourg, ainsi que dans Tronches de vin n°2. Nuances de Graves, nuances de vignerons. En voici un qui, avec ses deux hectares, n'a pas pour objectif de bousculer les hiérarchies, d'intégrer les classements. Il a surtout envie de faire les vins qu'il aime et quand ses quelques clients les apprécient aussi, tout va pour le mieux.

Certains jours, il se surprend à regretter le désert qu'il arpentait naguère, mais point de nostalgie. D'autant que désormais, il tire des bords avec quelques amis, dès les premiers beaux jours, sur le bleu du bassin d'Arcachon, sans perdre de vue le sable blond de la dune du Pyla. D'autres fois, si la météo est de la partie, c'est en montagne qu'il se carapate. Si vous l'interrogez sur son activité, Vincent pourrait bien vous répondre qu'il est une sorte de vigneron des petites surfaces et des grands espaces.

Il revient sans aigreur particulière, malgré la traversée plutôt douloureuse d'un fait météorologique, sur la grêle qui ravagea ses vignes en octobre 2013, juste avant de vendanger. Tout ce qu'il parvint à ramasser n'était qu'une sorte de bouillie, dont il tira le Vin de Grêle, avec représentation d'un grêlon sur l'étiquette. Il avoue d'ailleurs ne pas être vraiment fan de cette cuvée, mais elle a un indéniable succès. On se console comme on peut!... Bien sûr, nombre de vignerons bien avant lui, ont fait le constat que la grêle n'est pas sans conséquence sur la plante et ce, pendant deux ans. Vincent opta donc pour une taille courte début 2014, afin de laisser la plante se remettre, mais constata ensuite que les vignes sont restées très timides jusqu'à la fin du cycle. Et donc, au final, guère plus de 14 hl de rouges produits en 2014 (autant qu'en 2013), au lieu de 33 hl en 2012!... Si bien que le vigneron de Pujols ne peut plus guère satisfaire toute la demande, un aspect des choses auquel il ne s'attendait guère lorsqu'il a débuté!...

011Le merlot 2014 est donc encore en cuve (mise prévue fin avril 2015). Il est issu de vignes de sept ans. Ramassé tôt, les raisins sont passés par une macération carbonique ("qui a un peu foiré, comme d'hab!..."), l'ensemble se situant entre 11,5° et 12°. "Depuis 2012, j'ai tendance à faire des vins de moins en moins concentrés, un peu par choix et par goût personnel, mais aussi parce qu'ils plaisent de plus en plus..."

Au rayon des vins qui plaisent, rappelons le Sauternes 2010 du domaine, qui avait connu un franc succès. Il est désormais rejoint par le 2011, doté d'une belle dynamique et d'un équilibre qui ravira les amateurs, y compris ceux qui acceptent l'idée de le servir à table. En 2014, point de gros volume non plus, côté moelleux et liquoreux, puisqu'il compte sept hectolitres de Graves Supérieures, issus des dernières tries, mais guère plus de trois hectos de Sauternes, récoltés sur un hectare au total, puisqu'il disposait cette année pour la première fois, de la deuxième petite parcelle, véritable jardin, au coeur de Preignac. Du Sauternes de jardin, ce n'est pas donné à tout le monde!... Ce Sauternes, avec ses 125g de sucres résiduels, se situe dans la moyenne, alors que le Graves Supérieures, 55g de SR, composé d'une dominante de sémillon, avec une touche de muscadelle et de sauvignon, a un joli potentiel de vin que l'on partage volontiers à l'apéritif. Du genre de ceux qui vous permettent de prendre le contre-pied de quelque marque un peu trop établie dans le paysage...

A Barsac, il était intéressant à plus d'un titre de revoir le Château Massereau, cher notamment à Jean-François Chaigneau et à toute la famille. Indiscutablement, des travailleurs, arrivés dans la région au tout début des années 2000, avec des idées bien précises de ce que sont les qualités d'un grand vin. Une famille qui n'a sans doute pas eu le sentiment que l'intégration dans un vignoble traditionnel, tendance historique, est chose facile. Pourtant, il se murmure que certaines dégustations à l'aveugle auraient tendance à bousculer les hiérarchies trop bien établies.

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"2014? De belles maturités! Après 2011, 12 et 13, je signe tout de suite pour un tel millésime!... A la mi-octobre, les 2/3 de nos Sauternes étaient encore sur la vigne! Tout le monde avait fini!... Heureusement, le temps a tenu. Au final, une petite quantité - 7,5 hl - mais superbe!..." Le vigneron ne cache pas sa satisfaction. Le millésime est beau, le travail à la vigne, en août notamment, a porté ses fruits. Guère plus de 32 à 35 hl de rouges, mais de superbes jus ramassés dans le calme, parcelle par parcelle, malgré un début de vendanges le 22 octobre seulement!... A la fin de ce même mois d'octobre, seuls 2 hl étaient rentrés au cuvier, sur les 150 du total. Il y avait de quoi se faire peur!...

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On évoque ce beau millésime en trinquant avec la version 2014 du Clairet, qui fait son retour après une impasse de deux ans. Inutile de préciser qu'il est très attendu et les 2500 bouteilles (et 200 magnums), qui seront disponibles fin avril, sont déjà en grande partie réservées. Si un essai d'une barrique sans soufre a été réalisé (plutôt destiné à la consommation familiale), la cuvée compte guère plus de 30 de soufre total, pour 6 ou 7 de libre, cela plus pour éviter la malo et garder un vin vif, tonique. Mission accomplie!... Une superbe couleur pour ce Clairet, dont les Chaigneau sont de fervents défenseurs, dans une région qui, selon eux, a baissé depuis longtemps pavillon, face aux "blancs perlés du Sud, en mode chimico-levurés"!... Un sujet pour lequel, Philippe Chaigneau, le second frère, en charge de la promotion et de l'activité commerciale, ne décolère pas.

Pour le Sauternes donc, grande qualité de vendange, avec de plus, des fins de fermentations avant Noël!... Une performance, puisque c'est la première fois que cela se produit au domaine. Mais, la dégustation de quelques lots de rouges démontre encore mieux la qualité de l'ensemble. A ce stade, que ce soient des merlots ou des assemblages de cabernet franc et de petit verdot, un mot revient presque systématiquement : fraîcheur. Un maître mot pour Jean-François Chaigneau, un objectif incontournable. Le parc à barriques se compose de 40% de fûts neufs, 40% de fûts d'un vin et 20% de deux vins. Les barriques de trois vins sont destinées au Clairet et à la Cuvée X sans soufre (60% merlot, 30% cabernet et le reste en petit verdot).

La chronologie, verre en main, nous amène à ce qui composera la cuvée Socrate (assemblage de merlot, des deux cabernets et de petit verdot), puis à Elliot (100% petit verdot) qui, cette année et à ce stade, fait toute la démonstration du potentiel de ce cépage : une remarquable pureté de fruit rouge (cerise Burlat), tonique et intense à la fois. Une indéniable réussite, que l'on peut être avisé de réserver!...

Massereau, une troisième nuance de Graves rouges qui, pour beaucoup, reste à découvrir. Malgré une présence quelque peu fluctuante à l'export ces dernières années (notamment du fait du marché espagnol qui a chuté), Philippe Chaigneau s'active sur tous les fronts, anglo-saxons notamment et il ne faut pas être devin, ni grand clerc en matière d'exportations, pour prévoir qu'une proportion non négligeable de la production risque de franchir plus largement les frontières avant longtemps. Profitez-en, tant que le domaine fréquente encore quelques manifestations grand public en France, alors même qu'il sera présent à Londres, fin mai, avec l'objectif de séduire un nouveau public.